Le choc, ce fût "Amélie Poulain" et son incroyable destin... Sans revenir sur l'opposition j'ai aimé/je n'ai pas aimé pas Amélie Poulain, je ne peux m'empêcher de décrire l'horreur ressentie face à ce film, et ce non pas afin de raviver cette même opposition, mais parce qu'il me semble être le signe d'une régression. Devant ce genre d'évènements, qui peuvent être, comme nous allons le voir, aussi bien filmiques que musicaux ou littéraires, c'est la conscience générale de l'humanité qui s'abaisse d'un cran, c'est le karma de l'être humain dans son ensemble qui perd des points de réincarnation, c'est autant de vierges en moins à consommer lors de son arrivée au paradis, autant de "notre père" à réciter afin de se laver de toute la boue charriée par le contact avec de telles engences...

Le beau et le joli...

Commençons donc par le pan cinématographique de cette honteuse décadence, et afin d'y rajouter un soupçon d'amusement ainsi qu'une pointe de désopilanterie, faisons le sous forme dialoguée. Amélie Poulain, donc:

- Ce bel ange rassurant, qui donne aux autres du plaisir et du bonheur en-veux-tu-en-voilà, elle qui vient réenchanter notre monde noir et triste toute empreinte de cette touchante naïveté qui va à ravir aux enfants, comment lui en vouloir? Pourquoi tant de haine à son égard? Elle ne fait pas de mal voyons, quand je suis sorti de la salle je me suis senti si bien, si plein de... Non pas peut-être de bonheur, mais de joie... Oui, de joie...

- Non pas que j'en veuille a Audrey Tatou (drôle de nom ça, tiens...) ou à son jeu, mais j'ai bien du mal à exprimer l'horreur qui fût la mienne dès le début du film, où l'on apprend que Jean-philippe (les noms sont changés, pour garder l'anonymat des mis en causes, et surtout parce que je ne m'en souviens pas) "adore craquer avec sa cuillere le dessus des yaourts crème brulée", que Michel "n'aime rien tant que faire péter les bulles de papier-bulle" etc etc... Ce genre de "petit bonheur de rien du tout" est le comble de la bourgeoisie moderne, cela même qui fait se dire à l'honnête homme "haaaa, c'est vrai, après tout, heureusement qu'il y a ces petites joies dans mon existence, tout ici bas n'est pas si rude...". Et le voici qui retourne travailler le coeur plus léger, plein d'images jolies dans la tête. C'est ainsi que l'on devient plus encore productif mon cher, si les techniques de management nous ont bien appris quelque chose, c'est que le travailleur n'est jamais tant dévoué à sa tâche que quand il est détendu et serein. Bien huiler le rouage a toujours assuré la pérennité de l'horloge dans son ensemble...*

- Tout de même, tu exagères un peu... Tu tires les cheveux en quatre par les épingles, tout ceci me semble un peu capilotracté...

- Point mon cher, point du tout, si l'on considère le phénomène dans son ensemble, vois-tu... Poursuivons donc ce riche échange en étudiant désormais le pan littéraire, si l'on peut dire, de cette sorte de chose. Invitons donc à cette table ce bel ouvrage de ce grand écrivain qu'est Philippe Delerm, j'ai nommé La Première Gorgée de bière et autres plaisirs minuscules. Ouvrage qui, comme l'Amélie Poulain précédemment citée, fût un énorme succès -bien qu'il y eut quelques plumes pour le critiquer tout de même... Même époque, même type de fonctionnement idéologique : on glorifie la gratuité du plaisir, on porte au piédestal ces petites choses qui font de grandes joies éphémères. Ce succès est tout simplement effroyable, sous une éloge de la simplicité bon enfant, qui semble nous ramener vers un immédiat authentique et rassurant, se trouve le signe d'une civilisation apeurée, qui glorifie le plaisir de proximité, le plaisir mesquin dont on est sûr qu'il sera à notre portée. Sous ce masque de bonheur, de même que sous celui, comme de cire, d'amélie Poulain, gronde cette tendance bien actuelle du replis sur le petit bout de jardin de sa petite vie. Un petit verre de whisky dans la main, dans son petit fauteuil, on lit ces petits plaisirs. On en parle à ses collègues le lendemain comme de l'ingrédient d'une petite soirée lecture... Et on a l'impression d'avoir lu...

- Hmmm... Pourquoi pas, mais on peut très bien lire Delerm, voir Amélie Poulain, et à coté se délecter de choses plus profondes, l'un n'empêche pas l'autre... Qui peut le plus peut le moins...

- Espérons-le, car rien n'est moins sûr... On lit Delerm, on regarde Poulain, aussi et surtout, pour les mêmes raisons que l'on écoute une certaine partie de la "nouvelle chanson française", comme on lit Paulo Coehlo ou Werber... On a, suivant les cas, la consolation new-age, le plaisir qui se présente comme authentique, ou les petits problèmes du trentenaire-monsieur-tout-le-monde, tout ce genre de choses qui consistent en l'injonction suivante : "voici ta vie de merde, prend le bonheur là où il est, au détour du chemin, il te suffit d'être positif. De toute façon tu ne mangeras jamais de caviar à la louche, alors prend du plaisir en buvant cette petite bière. Ne rêve pas du mieux, contente toi de ce que tu as, ça n'est déja pas mal... " Il y a une époque où on a du lire pour découvrir un ailleurs, on lit beaucoup désormais pour retrouver à peu de frais son mesquin petit chez soi...

J'ai souvent à l'esprit la distinction baudelairienne du beau et du joli, où le joli est composé de quelque chose de l'ordre de l'air du temps -qui mêle mode, habitude, époque, etc...-, tandis que le beau, possiblement composé de ces choses là, porte aussi et surtout en lui une essence qui traverse les temps, qui passe les époques... Quelque chose de beau peut-être joli, mais cela n'est pas nécessaire, ils ne coïncident pas parfaitement. En témoigne le poème "une charogne", où le poète fait, à partir du sujet le moins "joli" -une charogne, justement- un poème d'une violente beauté...

Je propose en guise de conclusion que l'on mette au trépal, qu'on expose au "flottage" (vieille et efficace méthode que l'inquisition utilisait contre les sorcière) et qu'on écartelle les chanteur trentenaires, les réalisateurs de films mièvres, les pseudo écrivains à la mode, au choix, ou tous en même temps....