Après s'être attaquée au différents réseaux peer-to-peer (voir à ce sujet ces quelques articles), la MPAA s'en prend désormais aux sites qui partagent des partitions, des tablatures, des accords, et même des paroles de morceaux de musique. Aussi, il y a peu, c'est le site mysongbook, gigantesque base de données de tablatures de guitare (des dizaines de milliers), destinées à être lues par le logiciel guitar pro, qui en a fait les frais. Le site fonctionnait grâce à la contribution des visiteurs qui mettaient à disposition leurs retranscritptions personnelles -faites à l'oreille- des morceaux de musique. On trouve désormais sur la page principale le commentaire suivant :.

"La mise à disposition de tablatures - même retranscrites d'oreille - d'oeuvres copyrightées est illégale. Afin de respecter la loi, le téléchargement des fichiers est désormais limité aux rubriques [Composition] et [Competition]. Nous faisons de notre mieux pour trouver rapidement un arrangement profitable à tous dans le respect du copyright."

   De la même manière, le site proposant des paroles Miditext, poursuivi en 2002, était condamné à 20 000 € en France pour avoir diffusé du contenu protégé par les droits d'auteur. Ces quelques fermetures ne sont pas en soi quelque chose de très grave (ça poussera les gens à restranscrire d'oreille comme des grands, au lieu d'aller chercher comme des feignasses des paroles ou des morceaux), elles semblent dénoter pourtant d'une tendance générale plus inquiétante.
    Il n'est pas impossible de penser que le droit, cette "machine de guerre en faveur des plus riches[1]", en tant que faveur envers les forts -d'aucun pourrait affirmer les dominants, si je n'utilisais pas le terme aussi souvent!- est en passe de s'aggraver... La question de la propriété intellectuelle trouve ses fondements dans la propriété matérielle, à laquelle elle emprunte sa philosophie. Celle-ci consiste à penser que les différentes productions humaines sont éminemment personnelles, qu'il y a des auteurs, des inventeurs, personnes singulières à qui revient la paternité exclusive d'une conception. Cette vision, historique, procède d'un mouvement de fond qui consistait, en protégeant pour un certain temps les droits de l'individu créateur, à  mettre également l'accent sur  le besoin de la société de bénéficier de cette richesse intellectuelle, afin que puisse en jouir l'intérêt général. Mettre l'accent sur ce dernier procède de l'intuition qu'il y a, pour l'humanité, plus d'avantage à faire circuler librement les connaissances que d'en limiter la diffusion, conformément au projet des Lumières de progrès des sciences et des arts.
     On trouve déja chez Aristote cette idée que l'homme est un animal mimétique, chez Alain  que "copier est une action qui fait penser", ou bien encore en filigrane à travers le mot de Voltaire selon lequel "il en est des livres comme du feu de nos foyers, on va prendre le feu chez son voisin, on l'allume chez soi, on le communique à d'autres et il appartient à tous."...S'il est bien légitime de protéger le droit moral de l'artiste, de protéger son revenu, la situation de monopole quelque peu hégémonique qui se met en place au travers de telles actions, qui se multiplient comme gremlins mouillés après minuit (désolé pour la référence, c'est tout ce qui me vient), n'est-elle pas contraire à cette idée d'extension universelle des sciences et des arts, n'est-elle pas de nature, en définitif, à défavoriser la création?
     Il s'agit de fait d'une tendance amorcée depuis le début du siècle dans le monde occidental, dont on peut percevoir de nombreuses incarnations: en France, loi de 1993 qui allonge le droit d'auteur sur les oeuvres littéraires de 50 à 70 ans après la mort de l'auteur ; aux U.S.A, le Sonny Bono Copyright Term Extension Act de 1998, faisant passer le  copyright de 50 à 70 ans après la mort de l'auteur, et de 75 à 95 ans pour les droits des entreprises ; question des brevets logiciels ; loi DAVDSI... De manière générale, on peut percevoir une propension à renforcer les intérêts particuliers sans contrepartie pour l'intérêt général (on pourrait également citer l'extension du droit de propriété sur le vivant, sur les ogm...etc.).

   Et si l'on revient à nos tablatures, ouverture de ce billet, en quoi vole-t-on un artiste (car c'est ce qui est sous entendu dans la fermeture et la condamnation de ces sites), ou à tout le moins un ayant-droit, quand on télécharge une tablature faite d'oreille, par les propres moyens de celui qui la met à disposition des autres, tablature au demeurant le plus souvent approximative? Peut-on sérieusement estimer que le ou les propriétaire(s) du morceau original sont lésés par ce fait? Cette question trouve sa réponse suivant la mesure que l'on accorde à l'exclusivité de la propriété, et des associations comme la MPAA (qui ont le droit, c'est à dire la force, pour elles) semblent lui donner une très vaste envergure. Ainsi, la liberté qui consiste à partager un travail musical, opéré sur une oeuvre déja existante, est estimée comme possiblement préjudiciable pour celui qui possède les droits de l'oeuvre en question (je serais d'ailleurs curieux d'étudier les méthodes qui permettent d'évaluer objectivement ce préjudice).
   Tout le problème est en effet de savoir sur quoi se porte et où s'arrête la propriété. La critique marxiste de la notion peut donner quelques pistes de réflexions théoriques : en effet, prenons l'exemple de la propriété de la terre. Ne revient-elle pas au premier qui s'en est emparé? Or s'emparer d'une terre est un acte de force, quand bien même la transmission de la propriété (aux descendants, etc.) en est un de droit. Le mécanisme de la conquête coloniale ne fonctionne pas autrement : arrivant dans un lieu nouveau, le colon plante le drapeau de son pays, et trace un champ duquel il se considère comme légitimement propriétaire, sans égards, évidemment, vis-à-vis des populations installées sur le lieu auparavant. Il y a donc en premier lieu un rapport de force inégal à l'origine d'un acte de droit qui ensuite vient le sanctionner (facteur légitimant). Aussi que me dit la MPAA lorsque je me rend sur tel site de partition pour prendre les accords du morceau Get Back des Beatles? Que je suis un voleur. Or, ce morceau lui même est un blues en 16 mesures dont la structure exacte trouve son origine dans la musique noire-américaine, qui elle même s'enracine dans le negro-spiritual (en pourrait ainsi opérer une remontée quasi à l'infini...). Où se situe ici la propriété? Ou plutôt, pour reformuler la chose de plus fine manière, suis-je donc en train de voler un patrimoine, c'est-à-dire vider un héritage de sa substance, le dévaluer d'une quelconque manière, de léser l'intérêt général, ou bien au contraire, comme l'ont fait les Beatles avant moi, de faire prospérer ce patrimoine, de pérenniser une tradition et une histoire qui s'enracinent dans le godspell et plus loin encore, et continuent de vivre à travers mes doigts?




Notes.

[1]François Dagognet, Philosophie de la propriété, Paris 1992.