Commençons donc par le commencement : Oz  est une série qui a vu le jour sur la chaîne HBO, connue pour la qualité des séries qu'elle diffusa. A elle seule elle eut la primeur de Sex and the City, Six feet Under, Band of Brothers, The Sopranos. Oui, ça fait plaisir. Là où un feuilleton classique nous balance avec force de clichés le rapport homme - femme (amoureux, social, professionnel etc...), ce qui frappe au premier abord c'est que la série dépeint le quotidien plutôt violent d'hommes dont le point commun est d'être enfermé dans un lieu clos : emerald city, prison expérimentale au coeur du pénitencier d'Oswald. Ambiance ultra-masculine, ultra-violente, où les rapport ne sont encore et toujours que de force. Homosexualité omniprésente, brutalité qui règle toute forme de relation, la série possède le petit cryptogramme rouge : interdit au moins de 18 ans (à moins que ça ne soit 16...). Ambiance.
    Malgré son titre évoquant le film musical, Oz n'a donc rien d'un conte de fée. La redoutable prison d'Oswald aux États-Unis est une maison d'arrêt imaginaire sous haute surveillance. La zone expérimentale de la prison, Emerald City, ainsi surnommée en raison de ses murs de verre, accueille les pires criminels du pays pour tenter de les réinsérer. Cette cellule est dirigée par Tim McManus, un psychologue qui tente de redonner à des hommes extrêmement violents, sans peur ni remords, le sens du respect mutuel. Le directeur de la prison, Leo Glynn, n'est pas favorable à cette expérience, car elle s'avère plus que délicate : McManus sélectionne en effet les prisonniers les plus durs pour vivre dans sa «cité d'émeraude», et cela crée des situations plus qu'explosives.



Augustus Hill

    Chaque épisode se déroule selon une structure similaire, s'ouvrant sur un discours d'Augustus Hill, prisonnier handicapé en fauteuil roulant, à qui échoit la fonction de narrateur, déployant des réflexions qui semblent à première vue éloignées du milieu carcéral, mais qui se révèlent finalement allégoriques des évènements se déroulant dans l'épisode. Dispositif rarrisime à la télévision, plutôt rare au cinéma, la présence de ce narrateur mi-sarcastique mi-théoricien fait entrer de plain-pied dans le sujet, paradoxalement en mettant à distance le spectateur. Les apparitions de Hill en tant que narrateur, surgissant tout au cours de l'épisode dans des situations où il est toujours encadré (la figure du cube est omniprésente), placent d'emblée le discours de la série dans un cadre plutôt abstrait. A bien des égards, la présence de ce narrateur donne une dimension très théorique au discours de la série. Semblable au coryphée de la tragédie grecque, Augustus Hill ménage une forme de repos dans l'action, invite à une réflexion de portée plus générale. Là où le coeur de la tragédie grecque invoque la religion ou la mythologie, le narrateur en appelle ici à des sources historiques ou sociologiques. Motif de la fatalité, celui de la folie lucide, autant de thèmes tragiques dont Oz fait son lit...





factions


    Au sein d'Emerald City, ainsi nommée car structurée par des murs de verre transparent -la transparence radicale est le fantasme de toute société répressive-, les prisonniers vivent dans une forme d'auto-gestion. Ils participent aux tâches ménagères de tous les jours, cantine, école, ou bibliothèque. Leur temps ne se passe donc pas enfermé dans une cellule, mais selon une sorte de semi-liberté, confinée dans un espace commun. Em City a pour but de favoriser leur réinsertion en leur laissant une grande liberté de mouvement, ceci afin de leur réapprendre la vie en société par les interactions avec les autres prisonniers, en leur confiant des responsabilités. Le soir, les détenus regagnent leurs cellules ne comportant aucun barreau, constituées de cloisons de verre et surplombées de caméras...
    Point de héros central ici, salutaire exception là encore à la règle des séries en séries, mais différentes factions, avec leurs représentants respectifs, se croisant selon des récits multiples au sein d'un même épisode. Là où les séries habituelles nous avaient acoutumés au cliché du personnage bien défini, Oz multiplie et complexifie ce modèle pour donner un aperçu cryptique et anti-caricatural des différents rapports de force innervant la société contemporaine. Les différents personnages de la série se regroupent ainsi selon leurs croyances ou leurs origines éthniques en différents clans :
  • les aryens : racistes, antisémites et défenseur de la "suprématie de la race blanche", ils sont principalement dirigés par Vernon Schillinger. Ils pratiquent couramment les viols, réduisant à l'état d'esclave sexuel les nouveaux détenus blancs les plus faibles et sont responsables de nombreux meurtres, souvent sadiques. Ils sont opposés au trafic de drogue.
  • les chrétiens : composés principalement de blancs, ce groupe organise des séances de lecture de la Bible et des messes. Leur non-violence et leur refus de tout trafic les rend peu influents, sauf lors de l'arrivée du charismatique révérend Jeremiah Cloutier.
  • les afro-Américains : dirigé par Simon Adebisi et ensuite Burr Redding, ce groupe gère une partie du trafic de drogue au sein d'Oz. Plusieurs de leurs membres ont de sérieux problèmes de dépendance.
  • les homosexuels : composés d'homosexuels ou d'hommes ayant été contraints à la servitude sexuel. Ce groupe est peu influent, sauf vers la fin de la série avec l'arrivée de Torquameda.
  • les irlandais : il est difficile de parler de véritable groupe à leur propos car le seul personnage irlandais récurrent est Ryan O'Reilly, plus tard rejoint par son frêre Cyril, d'autres prisonniers irlandais apparaissant de manière épisodique. Grâce à son génie de la manipulation, Ryan O'Reilly parvient toutefois à exercer une grande influence indirecte en passant des alliances avec d'autres groupes et en les montant les uns contre les autres.
  • les italiens : composé de membres de la mafia italo-américaine, il est dirigé successivement par Nino Schibetta, Antonio Nappa et Chucky Pancamo. C'est un groupe très influent, surtout dans le trafic de drogue.
  • les latinos : très influents et violents (surtout sous la direction de Raoul "El Cid" Hernandez), les latinos ont une part très importante dans le trafic de drogue. Ils "travailleront" avec les italiens à l'arrivé de Enrique Morales.
  • les motards : proches des aryens, ils sont reconnaissables à leur nombreux tatouages.
  • les musulmans noirs : dirigés principalement par Kareem Said, ils sont opposés à la drogue et à l'homosexualité. Ce sont des nationalistes noirs, luttant contre un système qu'ils jugent oppressif contre la minorité noire. A ce titre, ils sont régulièrement en conflit avec de nombreux autres groupes, notamment les aryens, les motards et les criminels noirs (dont certains se convertiront à l'Islam).
  • et enfin les "autres" : ce n'est pas véritablement un groupe, mais plutôt des prisonniers qui ne se sentent proche d'aucun autre clan. Des détenus aussi différents que Tobias Beecher, Chris Keller, Augustus Hill, Agamemnon Busmalis, Robert Rebadow ou encore Omar White en font partie.


  Surveiller. Punir.


   
A l'opposé de nombreuses série télévisées et de leur univers idyllique, Oz nous entraîne donc au coeur de la violence du milieu carcéral. Tous les sujets sont abordés, sans aucune complaisance, à des lieux de séries comme prison break (M6 avait diffusé le pilote de Oz, et uniquement lui, jugé trop violent pour être mis devant les yeux de nos chez têtes blondes...). Monde clos où se chiffre la complexité du monde "ouvert", le monde d'Oz possède ses tensions, ses crises, son marché et ses règles. Mais en raison de l'espace restreint, tout y est plus violent et plus intense. Par le microcosme que représente la prison, elle est tout à la fois une description formidablement audacieuse de la culture de la violence de la société américaine, une interrogation sur la foi, sur la place de Dieu dans une société sans loi, et une réflexion sur l'amitié et la loyauté entre hommes.
    La configuration de la prison, quasi-circulaire, avec la plate forme centrale sur laquelle se tiennent les surveillants, les murs de verre, tout cela n'est pas sans évoquer le panopticon de Bentham dont parle Michel Foucault dans Surveiller et Punir, Panopticon dont la fonction était de permettre de voir tous les détenus à partir d'un seul endroit.
On discerne de même, dans l'idéalisme de Mc Manus, la dimension utopique inhérente à ce type de projet, que rappelle le philosophe :

"Parmis toutes les raisons du prestige qui fut accordé, dans la seconde moitié du XVIIIème siècle, aux architectures circulaires, il faut sans doute compter celle-ci : elles exprimaient une certaine utopie politique"
    Cette dimension utopique, dans toute son ambiguïté, est également symbolisée par l'auto-gestion en cours à Emerald City. Ce sont les prisonniers qui font à manger, le ménage, les cours, etc, oarganisation nécessitant une discipline, caractérisée et stigmatisée comme "routine", à la base de tout système coercitif.

"La discipline fabrique ainsi des corps soumis et exercés, des corps "dociles". La discipline majore les forces du corps (en termes économiques d’utilité) et diminue ces mêmes forces (en termes politiques d’obéissance). D’un mot, elle dissocie le pouvoir du corps ; elle en fait d’une part une "aptitude", une "capacité" qu’elle cherche à augmenter ; et elle inverse d’autre part l’énergie, la puissance qui pourrait en résulter, et elle en fait un rapport de sujétion stricte. Si l’exploitation économique sépare la force et le produit du travail, disons que la coercition disciplinaire établit dans le corps le lien contraignant entre une aptitude majorée et une domination accrue."











    Belle série donc, la plus profonde qu'il m'ait été donné de voir personnellement. Ici, aucun personnage n'est jamais perdu de vue, le résultat est toujours d'une force et d'une fluidité étonnante, lors même que les histoires racontées sont nombreuses, le spectateur n'a jamais aucune difficulté à se repérer et à suivre les récits emmélés. Cette construction sophistiquée, qui affiche un extraordinaire respect pour le spectateur, et la rigueur du propos artistique, politique, et éthique, expliquent que l'on soit tout à la fois choqué, intrigué et touché par Oz. Cette série hors cadre se déguste comme un coup de poing au ventre, qui met une allégorie dans la gueule, de laquelle on ressort souvent K.O.. Sans jamais être complaisante, ni avec le spectateur, ni avec les sujets pourtant casse-gueule qui y sont traités, Oz ose, si je puis dire. Allégorique, le propos l'est assurément, et parle avec force du monde-prison qui est parfois -souvent- le nôtre...





Edit : Voyez le très éclairant article de clic, qui propose une analyse de la manière dont la violence est représentée dans Oz. Si mon article tendait à souligner le caractère subversif de la forme même de la série -et de manière plus générale à simplement présenter la série-, celui de clic montre très bien, et certainement de manière bien plus convaincante, la façon dont se développe de manière sous-jacente une réthorique plutôt réactionnaire dans son traitement de la violence. Comme je le disais dans l'un des commentaires, il est possible que les deux points de vue ne soient pas inconciliables, dans la mesure où on peut estimer que d'un côté le traitement de la violence lui-même s'avère plutôt conservateur -en ne jouant qu'avec les représentations communes de celles-ci, essentiellement fantasmatiques-, mais que d'autre part Oz renouvelle en profondeur le genre "série", en redistribuant les cartes de ce que le feuilleton nous avait habitué à voir...





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