Samedi matin. J'allume mon ordinateur. Je tombe sur ma page d'accueil Netvibes[1]. Après avoir consulté les différents sites, blogs, journaux, etc., dont les flux rss sont centralisés sur cette même page, je décide d'écouter un peu de musique, et pour ce faire allume mon lecteur préféré. Je suis inscrit sur le service Lastfm[2], ce qui me permet de découvrir de nouvelles perspectives musicales. D'autant plus qu'il me donne les statistiques de mes écoutes, et permet aux membres de recevoir des informations pertinentes en fonction de leur situation sur leurs groupes favoris : dates des concerts ou encore sorties des albums etc. En un mot, l'idée me séduit et surfe parfaitement sur la vague du réseau social, effet logique de la culture internet, qui fonctionne comme un filet dont chaque embranchement renvoie à un incalculable nombre d'autres. Bref, en participant à ce genre de pratique, je soutiens son expansion et les fait advenir en tant que pratique peu à peu dominante (c'est le fonctionnement même d'un réseau, qui a pour caractéristique de se générer, en y renvoyant, à partir de lui-même).Le son adéquat déroulant son discret tapis, je poursuis mes pérégrinations virtuelles. J'ouvre la page de mes bookmarks[3], de manière à visiter mes sites favoris. Je suis également affilié au site del.icio.us.[4], qui, comme lastfm, fonctionne de manière transparente une fois que je m'y suis inscrit. J'y ai souvent recours pour retrouver une page dont je ne me souviens plus l'adresse si je ne suis pas devant mon propre ordinateur, et cela me permet de tirer des liens entre les pages que j'ai bookmarké et celles de mes co-bookmarkeurs (oui, j'invente des mots si je veux)... Par ce moyen, je me rends sur mon blog, ou un autre, à partir duquel je soumets à un certain nombre de sites[5] des articles que j'ai trouvé intéressants... Là encore, il s'agit de réseaux sociaux qui permettent de partager ses centres d'intérêts en partageant les sites ou les articles trouvés sur internet qui pour une raison ou une autre ont attiré notre attention. Très pratique également, car je peux ainsi suivre, y participer, et là encore faire advenir, les dernières tendances des sites, articles, vidéo, ou tout autre information d'intérêt... Je décide toutefois d'effectuer quelques recherches sur mon moteur de recherche préféré, qui ont trait à tout un tas de choses plus ou moins confidentielles. Car si aujourd'hui je cherche des informations sur la question du suivi de la règle chez Wittgenstein -requête pour le moins assez ordinaire quant à ma vie privée... Quoique...-, je peux très bien demain taper dans la fenêtre de recherche "pannes d'érection"[6], "je veux me venger de ma femme"[7], ou bien encore "addiction à l’alcool", internet regorge d'informations utiles que je peux consulter à ma guise, et surtout, en toute intimité. Sauf que...

Sauf que toutes ces informations, contrairement aux informations matérielles qui peuvent être détruites, sont conservés dans le temps et -plus ou moins- accessibles. Evidemment, tout cela est extrêmement pratique, mais il n'est pas impossible que cette mémoire gigantesque en constante expansion n'aboutisse finalement à des maux semblables que ceux dont souffrent le célèbre Funès du conte de Borgés qui, parce qu'il retient absolument tout, dans la pure singularité de l'impression, est incapable de comparer ou de classer. Tragiquement incapable d'oubli, Funès meurt fou, coupé de sa propre humanité.[8]Ainsi en Amérique du nord, les bases de données personnelles sont très peu régulées -souvent parce que les informations soumises par l'internaute le sont par ignorance des clauses de protection de la vie privée. Dans l'interview qu'il donne à un site fils de Libé, Benoît Dupont[9] souligne que

Depuis peu, certains États américains obligent les entreprises qui ont « perdu » ou se sont fait voler des données personnelles d’usagers à en avertir ces derniers individuellement, et à leur offrir un dédommagement en cas de préjudice découlant de cette négligence. Les associations de consommateurs cherchent à généraliser ces dispositions. Des mécanismes de contrôle plus rigoureux de l’utilisation des données personnelles par les « agrégateurs de données » sont également à l’étude, mais ces derniers déploient d’intenses efforts de lobbying afin d’en limiter la portée.

On est bien sûr ici en face d'un ensemble d'instances capables de réunir un certain nombre d'information, ou plutôt potentiellement capable de le faire, non coordonnées, et non pas d'un organisme unique et -éventuellement- mal intentionné. Mais il faut souligner que cet ensemble de données est un terrain vierge qui ne demande qu'à être exploité, sans aucun mandat d'aucune sorte, puisqu'elles sont en accès libre. Des raisons très variées permettent d'ailleurs de justifier cela, des meilleures au moins bonnes :prévenir le prochain attentat terroriste, combattre la pédo-pornographie, nous vendre des produits amincissants ou évaluer notre solvabilité pour l’obtention d’une ligne de crédit...
Ainsi, pour reprendre le chemin que nous venons de parcourir ensemble, on peut imaginer un État -dont les possibilités en la matière sont quasiment illimitées depuis le onze septembre- (ou un organisme privé, ce qui est tout sauf inimaginable), qui arrive à receuillir les informations de mon compte Netvibes. Il a ainsi accès à tous les sites auquels je suis abonné, a les moyens de savoir combien de fois j'ai visité chacun d'eux. Pareillement, si l'on a réussi à découvrir qui se cachait derrière mon ou mes pseudos, mes goût musicaux sont connus, le type de concert auquel je me rends, etc... Selon le même processus, mes différents bookmarks peuvent être consultés, affinant ainsi encore un peu mes goûts, ma personnalité. De même, les informations que j'ai tapé dans mon moteur de recherche sont potentiellement consultables. Vous ne le croyez pas? Lisez plutôt : En mars 2006, dans une ville de Floride, un homme malheureux, trompé par sa femme, tape dans un moteur de recherche : « Ma femme ne m’aime plus ». Il cherche aussi « Je veux me venger de ma femme », « addiction à l’alcool » et « problèmes d’érection »[10]. Le 1er avril, il interroge le moteur pour trouver un médium qui pourrait lui « prédire mon futur ». Cet utilisateur ressemble à des milliers d’autres qui utilisent chaque jour internet. Sauf que ses requêtes faisaient partie des millions de données retrouvées sur le réseau cet été et donc malencontreusement rendues publiques. Près de 20 millions d’informations sur sur 658 000 visiteurs d’AOL pendant trois mois se sont ainsi baladées dans la nature. La société s’est excusée pour cette bourde monumentale, a retiré de la Toile ces documents confidentiels qui n’auraient pas du s’y trouver et a sanctionné les « responsables ». Trop tard, bien sûr pour empêcher la circulation et le téléchargement, qui a notamment débouché sur la création d’un moteur sur ces 20 millions de données. L’identité des personnes était, certes remplacées par des numéros, mais accompagnés du numéro de sécurité sociale, du thème de recherche, de la date et de l’heure, des liens cliqués pour chaque requête. De quoi, sur trois mois d’historique, rendre l’internaute identifiable.[11]
Je ne veux évidemment pas tomber dans la théorie du complot[12], mais simplement éclairer la face cachée du fonctionnement en réseau, dans ses différentes acceptions, ainsi que l'association explosive que constitue celle de cette mémoire totale que représente internet et de la vague des applications collaboratives et des réseaux sociaux (que je suis loin de critiquer unilatéralement, étant un utilisateur journalier des deux).Pour reprendre la morale du conte de Borgés, l'oubli peut se révèler parfois salutaire...

sources : Écrans : Web 2.0 ; gare à vos traces et sa sous-page : Internet ne vous oubliera pas...

Notes

[1] Pour les trois du fond qui ne suivent pas, Netvibes est un service -très pratique- qui permet de centraliser sur une seule page toute sorte d'informations personnalisables, météo, sortie ciné, flux rss, etc...

[2] Pour les mêmes trois du fond, Lastfm est un portail sous forme de réseau social, qui permet de "scrobbler" (entendez "envoyer des informations à un serveur -ici celui de lastfm- telles que le nom du morceau que vous écoutez, ainsi que tous les tags qui lui sont associés") automatiquement ses morceaux via l'utilisation d'un plugin ou d'un lecteur dédié. L'intérêt est que le site crée automatiquement des statistiques hebdomadaires, mensuelles, etc., et vous indique les personnes qui ont le même taux de compatibilité musicale que vous... Vous permettant ainsi de vous ouvrir de nouveaux horizons musicaux, par le jeu du réseau et des goûts de vos co-mélomanes...

[3] "marque-pages" ou "signets", pour les trois du fond, qui se révèlent être de fins académiciens...

[4] del.icio.us est un système de bookmark social, dont le principe, qui va commencer à nous être familier, identique à lastfm, permet de rendre publics vos signets. De plus, il est possible d'associer à un signet un ou plusieurs tags, permettant de faire des recherches par mot-clefs, sur les siens propres ou sur ceux que la communauté des utilisateurs mets en partage... De même, est donnée la possibilité de savoir combien de fois une page a été marquée, et de voir ainsi sa popularité.

[5] On peut citer parmi eux le site digg, blogmarks, Technorati, etc... Une définition plus précise, ainsi que les liens vers les digg-like majeurs sont donnés dans l'article de wikipédia dédié...

[6] Je tiens à souligner, pour les mauvais plaisants, que le "je" utilisé ici est purement stylistique, et vise à provoquer l'empathie chez mon lecteur, qu'on se le dise. (D'ailleurs cet exemple est expliqué plus bas dans le billet...).

[7] Je n'en ai pas, ce qui m'innocente automatiquement!

[8] J. L. Borges, "Funès ou la mémoire", in Fictions, Paris, Gallimard, 1983 (trad. R. Caillois et al.).

[9] titulaire de la chaire de la Chaire de recherche du Canada en sécurité, identité et technologie et directeur adjoint du Centre International de Criminologie Comparée de l’Université de Montréal.

[10] Haha!! Alors, hein, je ne vous l'avais pas dit... Tss tss...

[11] source : Écrans.

[12] Maurice Merleau-Ponty écrit d'elle qu’"elle est toujours celle des accusateurs parce qu’ils partagent avec les préfets de police l’idée naïve d’une histoire faite de machinations individuelles”.