Comme je le précisais dans le billet sus-dit : Jabberwock est en fait le nom d'un poème de Charles Dodgson, écrivain, poète et -ce qui est moins connu- logicien du XIXe siècle, plus connu sous le patronyme de Lewis Caroll... Dans le sixième chapitre de De l’autre côté du miroir, Alice demande à Humpty Dumpty de l’aider à déchiffrer un poème qui lui semble sans queue ni tête, et qui plus est lisible uniquement dans le reflet d'un miroir. Ce poème est construit avec des «mots-valises», c’est-à-dire des mots constitués par la fusion de deux autres termes. Parce que je vous aime bien, et surtout parce que ça ne me coûte qu'un copier/coller, je vous le reproduis ici :


Jabberwocky



Il e'tait grilheure; les slictueux toves

Gyraient sur l'alloinde et vriblaient:

Tout flivoreux allaient les borogoves;

Les verchons fourgus bourniflaient.


«Prends garde au Jabberwock, mon fils!

A sa gueule qui mord, à ses griffes qui happent!

Gare l'oiseau Jubjube, et laisse

En paix le frumieux Bandersnatch!»


Le jeune homme, ayant pris sa vorpaline épée,

Cherchait longtemps l'ennemi manziquais...

Puis, arrivé près de l'Arbre Tépé,

Pour réfléchir un instant s'arrêtait.


Or, comme il ruminait de suffêches pensées,

Le Jabberwock, l'oeil flamboyant,

Ruginiflant par le bois touffeté,

Arrivait en barigoulant.


Une, deux! Une, deux! D'outre en outre!

Le glaive vorpalin virevolte, flac-vlan!

Il terrasse le monstre, et, brandissant sa tête,

Il s'en retourne galomphant.


«Tu as donc tué le Jabberwock!

Dans mes bras, mon fils rayonnois!

O jour frabieux! Callouh! Callock!»

Le vieux glouffait de joie.


Il e'tait grilheure; les slictueux toves

Gyraient sur l'alloinde et vriblaient:

Tout flivoreux allaient les borogoves;

Les verchons fourgus bourniflaient.[1]



Je ne reviendrais pas plus sur cette dimension de mot-valise, à propos de laquelle vous pourrez lire mon humble prose (toujours dans le lien sus-dit... bon, allez, ok, je le remet ici, c'est bien parce que c'est vous...), mais voudrais plutôt simplement souligner une autre forme d'intérêt que suscite pour moi ce texte.

Il y a cette phrase Paul Valery, qui définit le poème -en général- comme une "hésitation prolongée entre le sens et le son"[2], et qui me semble coller parfaitement à ce texte de Lewis Caroll. Ce que veut signifier Valéry, je crois, c'est que ce qui a lieu dans le poème, et par extension potentiellement dans tout langage, c'est la résistance qu'oppose celui-ci a toute interprétation définitive. Il se trouve dans le mot un obscur noyau, opaque, que n'épuise jamais tout discours que l'on pourra avoir sur lui. Il y a d'un côté, évidemment, cette dimension de la signification, le poème me parle (j'en comprends l'intention), soutient un discours (qu'il me communique), en un mot il possède un sens. L'albatros est l'image du poète dans le texte éponyme, tout comme le Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne... est une ode du poète à sa fille disparue... Si frappante que puisse être l'image, si pathétique qu'en sois la signification, il n'en reste pas moins que l'on se meut ici dans le champ du sens. Pris dans cette perspective, le poème est tout entier placé devant les yeux de mon esprit, ou de mon intelligence, rien en lui qui me résiste, je le comprend au sens premier du terme : je l'avale, je peux l'intégrer dans une rationalité, ou dans un corps de concepts identifiables, quantifiables, et que mon esprit peut phagocyter. Pourtant, il semble bien que ce qui différencie le poème, et particuilèrement le poème en rime, de cette caractéristique somme toute utilitaire du langage (au sens où il a une fonction, il est semblable à ce que Barthes appellerait le studium[3]) -ou plutôt qui fait signe dans le langage poétique vers le mystère propre à tout langage- ce soit la part de résistance qu'il oppose à la compréhension. Si l'on devait séparer des choses inséparables, découper par l'analyse ce qui se donne mélangé dans la réalité, on pourrait dire qu'Il y a une matière du mot qui s'impose à moi, par delà son sens, et que je ne peux réduire à ce même sens. Ce que Valéry appelle le son tient, je pense, à quelque chose de cet ordre là. La rime, par exemple -et bien que je ne connaisse que très peu les théories linguistiques ou autres qui ne doivent pas manquer d'être nombreuses sur le sujet- n'est pas de l'ordre du sens, mais apporte de la scansion au signifiant, soit quelque chose qui n'est pas immédiatement du sens.
De même, la qualité sonore du mot lui-même, et l'art avec lequel ces différents mots sont tissés, a à voir avec cette dimension matérielle. Je me souviens d'un très beau nom d'une rue romaine qui portait le patronyme de Via delle Botteghe Oscure, rue des boutiques obscures. L'évoquation de ces mots amène avec elle -pour moi, assez subjectivement je veux dire, mais d'une manière qui n'est est pas moins efficace- tout un cortège d'images plus ou moins conscientes et nettes, un parfum de mystère, un temps d'alchimie dont j'ai le souvenir et que pourtant je n'ai jamais connu, légué à moi par de floues images mentales, une époque où il était possible que la magie ait une réalité, etc... On voit là d'ailleurs comment on passe de la sonorité du mot à la signification plus ou moins fixe, plus ou moins légitime, qu'il traîne avec lui. Comme je le disais, la séparation entre le signifiant et le signifié ne peut être qu'artificielle, les deux se donnant à nous dans quelque chose comme l'unité de leur mélange. Pour prendre un autre exemple, c'est la même sensation qui vient à moi lors de la lecture ou l'écoute de certains textes, lorsque le choix du mot coïncide comme magiquement avec le sens qu'il est destiné à faire passer. Ainsi d'un extrait du poème d'Aragon Vivre est un village où j'ai mal aimé :

Pour eux les miroirs

C'est le plus souvent

Sans même s'y voir

Qu'ils passent devant

Ils n'ont pas le sens

De ce qu'est leur vie

C'est une innocence

Que je leur envie

Au bout de mon âge

Qu'aurais-je trouvé

Vivre est un village

Où j'ai mal rêvé

Tant pour le plaisir

Que la poésie

Je croyais choisir

Et j'étais choisi

Je me croyais libre

Sur un fil d'acier

Quand tout équilibre

Vient du balancier


Ou bien encore la mélange du côté percussif du mot et de la rythmique dans laquelle il est inséré, comme dans cet extrait de Demain c'est loin, d'IAM -où, pour le coup, l'ordre de la diction lui même à un rôle à jouer (il faudrait ici entendre ces mots dans le contexte du morceau plutôt que de les lire) :

Clichés d'Orient, cuisine au piment

Jolis noms d'arbres pour des bâtiments dans la foret de ciment

Désert du midi, soleil écrasant

Vie la nuit, pendant le mois de Rhamadhan


Bref, on pourrait certainement poursuivre loin cette liste où le sens et le son du mot sont déterminés réciproquement et de multiples manières...
Pour revenir à finalement à notre poème Jabberwock, je trouve qu'il est précisément construit en jouant sur cette dimension. Ici, si un certain nombre de mots ne veulent littéralement rien dire, ils me disent pourtant quelque chose. Leur matérialité même m'évoque un sens que pourtant je peine à trouver. En ce qui me concerne en tout cas, il me semble que tout se passe, à sa lecture, comme si mon esprit avait la prénomition du sens, sans pour autant que cette prénomition ne se réalise, comme un pressentiment qui ne se résoudrait pas. Il y a comme une promesse non tenue du mot qui éveille l'attente, excite l'esprit, mais ne lui offre pas l'objet de son désir. Et comme dans toute forme de désir, c'est le manque qui suscite ici l'intérêt, qui met en mouvement l'appétit moteur qui excite mon oeil ou mon oreille à poursuivre l'écoute ou la lecture. Il me semble que c'est sur ce manque structurant du mot, qui tient à sa dimension sonore (au sens où Valéry l'entend et où j'ai rapidement tenté de l'interpréter ici), qu'est fondé le plaisir de la lecture d'un poème, et par-delà l'espèce de mystère logé au creux du verbe, qui lui confère sa secrète puissance[4]...



«... Tout ce monde visible n'est qu'un trait imperceptible dans l'ample sein de la nature. Nulle idée n'en approche. Nous avons beau enfler nos conceptions, nous n'enfantons que des atomes, au prix de la réalité des choses. C'est une sphère infinie, dont la centre est partout, et la circonférence nulle part...»

Pascal, Pensées, 72-199 édition Brunschwig -Disproportion de l'homme.



« ...L'édition critique de Tourneur qui reproduit les ratures et les hésitations du manuscrit, révèle que Pascal commença à écrire effroyable : La nature est une sphère effroyable, dont le centre est partout, et la circonférence nulle part.'' »

J. L. Borges. Enquêtes. La sphère de Pascal.

Notes

[1] On peut trouver un grand nombre de traductions, ainsi que le texte original, sur la page suivante.

[2] Paul Valéry, Tel Quel II , "Rhumbs", Pléiade II, p. 637.

[3] Le terme de studium est forgé par Barthes dans La chambre claire. Notes sur la photographie. Il désigne ce champ dont l'émotion qu'il provoque passe par le relais d'une culture (morale, politique, historique, etc...). Cela relève d'un effort moyen, presque d'un dressage. En latin : désigne un investissement général, empressé, mais sans assiduité particulière. C'est culturellement que l'on participe aux figures, aux gestes ou actions de ce type. Il s'agit d'un intérêt général, poli, si l'on peut dire. Dans certaine photo que regarde l'auteur, comme dans certains langages d'ailleurs, pas de Punctum, la photo plaît ou déplaît sans poindre. « Le Studium est de l'ordre du to like, et non du to love. » Il est de l'ordre de la compréhension, au sens de ramener à du connu de l'inconnu, c'est pour cette raison qu'il est toujours doté de fonctions, telles que « informer, représenter, surprendre, faire signifier, donner envie... ». C'est ce qui, dans une photo, peut très bien relever de l'infra-savoir, parce que je me retrouve devant une réalité visuelle prise au piège, qui vient flatter le moi qui aime le savoir. Les photos qui relèvent uniquement de cet ordre provoquent un affect moyen, un plaisir ordinaire, et demeurent dans le champ général de la culture. C'est-à-dire ce champ rassurant même lorsqu'il se fait inquiétant, qui ne vient jamais rompre quelque chose en moi, ni me poindre -pour reprendre les mots de Barthes-, au sens d'une émotion qui me transperce comme une flèche.

[4] voir aussi ici