Pourtant, abstraction faite de cette finalité somme toute utilitaire - elle vise à produire une fin- le moyen lui-même en est souvent oublié. En effet, écrire au stylo, une manière de baton tenu à même les doigts qui lui donnent son impulsion, l'écrivain étant comme en prise directe avec son produit par le moyen de ce fleuret, n'a rien de commun avec la frappe rythmique des phalanges sur les touches d'un clavier. Plus encore, le clavier, et l'appareillage technologique qui l'accompagne nécessairement, bouleversent le rapport traditionnel à l'écrit. Le clavier, tout d'abord, ne me place pas dans cette position de sensuelle proximité que j'ai avec la feuille. La médiation de la tige traçante crée en effet comme un pont qui relie la rive de mes paumes à celle de la feuille où crisse le dessin. Le son que produit ma main qui y glisse, la mine qui grave son sillon sur le papier, tout cela baigne l'écriture digitale dans une atmosphère qui possède quelque chose de lascif et de subtilement voluptueux. Le clavier, à l'inverse, est une pratique rythmique, qui fait appel à une plus grande partie des fonctions de cet outil qu'est la main. Là où dans l'écriture manuelle tous les doigts sont tendus vers l'extrémité du linéament d'encre ou de crayon, ce qu'il est de coutume d'appeler une pointe, le clavier demande à mes mains de se faire araignée, elles doivent s'étaler pour prendre la mesure d'un plan horizontal qui se présente à la manière d'un instrument dont j'aurais à parcourir les touches. C'est presque une pulsation qui vient ponctuer l'apparition quasi-magique du mot à l'écran, lettre par lettre, transformation électrique d'une danse originellement musculaire.

L'écran, ensuite, dont je suis séparé, me place non plus au dessus du support, comme c'est le cas le plus souvent à la main, mais face à lui. Il me regarde comme un tableau regarde son spectateur, ici je suis plus peintre que dessinateur, dans le rapport au support en tous les cas. Avec lui, ou plutôt face à lui, mon regard n'est pas médiatisé par le crayon ou le stylo, qui paradoxalement m'éloigne du support tout en m'y connectant. Face à un écran, je suis en prise directe avec mon produit, je peux en mesurer immédiatement la qualité. De même, les signes eux-mêmes sont purgés de tout ce qu'il peuvent avoir d'imparfaits. La lettre du traitement de texte n'a pas la matérialité de la lettre tracée.

Ni sa sensualité.

Par son passage à l'écran, la lettre gagne en perfection formelle ce qu'elle perd en érotisme. La lettre numérique est pudique, elle milite pour un idéal de pureté, cache sa vertu dans le moule de ses multiples clones, que ne suffisent pas à humaniser les différentes polices de caractère possibles, si bigarrées et fantaisistes qu'elles soient...

Ces nombreux éléments participent tous à une dimension plus fondamentale encore, qui distingue l'écriture numérique de l'écriture digitale : un rapport différent au temps de l'écrit. À la main, même si je peux revenir sur ce que j'écris, barrer, triturer, transformer une lettre en une autre pour corriger l'orthographe, le support conserve ici une mémoire. La feuille est marquée du souvenir, à moins d'effacer et d'en masquer les traces, en lui faisant comme une violence dont elle risque fort de conserver les stigmates. À l'inverse, le traitement de texte permet un négationnisme positif -ce terme expurgé de toute dimension morale-, sans violence excessive, avec une douceur facile. J'ai là le privilège de modifier le passé de mes mots sans que cette modification n'apparaisse dans la version que je désignerai comme définitive. Je sais qu'il existe des traitements de texte spécifiques qui conservent la mémoire totale de tous les changements effectués sur un texte dit, qui gardent l'histoire des hésitations, des laps de temps entre l'écriture des mots et phrases. Outil précieux dont je ne me souviens plus le nom, qui tend à abolir la distance qu'il y a entre ces deux pratiques de l'écrit...[1]

Écriture manuelle et numérique organisent mon espace mental chacune de manière singulière, avec leur temporalité propre. Mon corps se laisse prendre au jeu selon des règles à chaque fois différentes, sans pour autant que l'écriture manuscrite soit plus littéraire, ni l'écriture à la machine moins noble... J'ai plaisir à laisser aller mes mains dans la chorégraphie rythmique que leur imposent les touches, la pulpe de mes doigts est sollicitée dans le cadre d'une scansion dont je me délecte, qui n'a rien à envier -tout simplement parce qu'elle m'ouvre un monde tactile différent et en rien moins riche- à l'onctuosité de la feuille...


Après tout,  Proust écrivait au stylographe, Flaubert à la plume. Homère n'écrivait probablement pas.[2]





Notes

[1] Un système similaire existe déjà néanmoins dans la plupart des traitrements, avec le fameux Ctrl+z qui permet d'annuler l'action que l'on vient d'effectuer, et de revenir à la précédente gardée en mémoire. Toutefois, les hésitations et les affacements sont abolis dans la versions finale du document. De même, Open office gère si on l'active un historique des versions d'un même document, ainsi que des outils tel que le wiki ou le Wikini, orientés sur le travail collaboratif , qui assurent un suivi les différentes modifications d'un document en ligne.

[1] Après avoir écrit ce billet, je me suis demandé si quequ'un n'avait pas déjà eu cette merveilleuse et incomparable idée décrire quelque chose sur la différence entre l'écriture manuscrite et l'écriture au clavier. Voilà ce sur quoi j'ai pu tomber : La plume vs le clavier ; voici un autre lien, trouvé dans un commentaire du billet sus-cité, qui souligne quelques recherches traitant des rapports entre le support et la pensée. Enfin, un dernier lien vers une étude (dont je n'ai lu pour l'instant que le résumé) dont le projet est d'évaluer le rôle de la motricité manuelle (écriture manuscrite / écriture au clavier) dans les processus de mémorisation.