L'art du générique
Par Julien le vendredi 19 décembre 2008, 16:12 - Film(s) - Lien permanent

Depuis un petit moment j'avais envie de faire quelque chose sur les génériques de série -voire de film-, chose dont la composition exige un travail très particulier, puisqu'il faut à la fois refléter l'univers de l'œuvre que l'on va visionner ensuite (il a donc une fonction introductive), relever un bout de jupon sur ce qui est censé lui succéder, mais il doit également en quelque sorte se suffire à lui-même, constituer un tout, une unité relativement autarcique (et dans cette mesure là il possède une dimension artistique autonome). Bref, il s'agit là de tout un art, qui implique à la fois de mêler le sens de la métaphore (puisqu'il s'agit de donner à voir des images qui ne sont souvent pas même tirées de la série ou du film eux-mêmes, mais qui pourtant les reflètent ou en donnent une illustration paradigmatique), ainsi qu'un feeling bien pesé de la suggestion. Pis encore, la difficulté est redoublée dans le cas du générique de série, dans la mesure où tout en étant unique, il doit pourtant introduire à tous les épisodes, soit correspondre à la tonalité globale de la série. Bref, un bel exemple d'unité dans la diversité.
Aussi, par cette espèce de double dimension qui le porte à la fois à être au service d'autre chose que lui-même, et dans le même temps de conserver une relative autonomie, ça me semblait intéressant de s'arrêter un peu dessus. J'avais prévu de faire quelque chose uniquement sur les générique de série, initialement, parce que je me disais qu'a priori c'est dans ce cadre là que ceux-ci sont les plus travaillés, de par les contraintes propres au format, dont la répétitivité de nature implique que soient créés des gimmicks, formules dont on peut se souvenir facilement et qui constituent comme une signature de la série (la musique, à ce titre, est encore plus parlante. Ce n'est d'ailleurs pas étonnant que son rôle soit éminent dans ce moment particulier). Or, j'ai rapidement pensé à certains génériques de film que j'avais également trouvé très beaux, et ni une ni deux, au diable les varices, je me suis donc décidé à inclure ici un générique de long-métrage. La liste de tout cela n'est bien évidemment pas exhaustive, et je serais ravi que l'on me signale ceux que j'aurais pu oublier, ou qu'on m'en fasse découvrir de nouveaux. J'ai mis ici ceux qui m'avaient le plus frappés, et qui pour cette raison me sont immédiatement venus à l'esprit...
Titre : Weeds
Réalisateur : Jenji Kohan
musique : Little Boxes, interprétée à chaque épisode par différents artistes
année : 2005
Je trouve pas mal celui-ci (la série étant elle-même plutôt excellente, elle passe sur HBO, comme la plupart des séries présentées ici d'ailleurs), le montage fondé sur des répétitions (établissement de la ville-champignon par le clonage de maison qui ressemblent fort à des maison-témoins, passage de working-men anonymes et tous habillés sur le même modèle, etc...) souligne assez bien, et de manière plutôt ironique, la critique de la société consumériste que la série elle-même se propose de mettre à mal. Le thème du clone y est fortement présent, et ce n'est d'ailleurs pas un hasard si la chanson de générique est à chaque fois interprétée par un artiste différent. Toujours la même, et pourtant toujours distincte de son occurrence précédente, il y a là une assez belle illustration de ce que je disais plus haut à propos du générique lui-même : conserver l'unité dans la diversité, donner à voir l'esprit de la série, englobant et collant à tous les épisodes possibles... Bref, on rejoint cette idée du fonctionnement métaphorique du générique. Ici, aucun plan n'est tiré d'un épisode de la série elle-même, mais le tout est plutôt emblématique du ton adopté par celle-ci. C'est bien la fonction de tout générique me direz-vous (et vous auriez tort de vous en priver), mais je trouve que celui-ci est particulièrement abstrait au regard de la série elle-même, raison pour laquelle je trouvais intéressant de le mettre ici...
Titre : The Sopranos
Réalisateur : Digital Kitchen
musique : Chosen One Remix, de Woke Up This Morning par Alabama 3
année : 1999
Série absolument indispensable, souvent comparée à Twin Peaks, quant à la qualité de la réalisation (il faut voir le dernier épisode, qui est un chef-d'œuvre absolu de montage, où la mise en scène et la réalisation constituent un véritable discours pictural, sont ce qui fait sens en premier lieu, avant même la narration scénaristique elle-même, magistral). Générique créé par le studio Digital Kitchen, qui décidément a produit pas mal de petits bijoux, comme on va le voir. Je ne suis pas un fan absolu de celui-ci, mais je le trouve assez intéressant en cela qu'il éclaire bien cette dimension introductive que je citais, que doit assumer tout générique. On est littéralement dans la voiture de Tony Soprano, qui nous fait sortir du Lincoln Tunnel et avec qui ont fait un bout de route jusqu'à chez lui. Ambiance définitivement citadine ou urbaine (Où l'on peut reconnaître des éléments spécifiques au New-Jersey, lieu principal de la série, pour, des dires mêmes du réalisateur, distinguer la série des autres productions dramatiques du même genre, qui se passent toujours à New-York), et où la fin du voyage se termine devant le perron de la grande maison de Tony Soprano, qui sent le fric à plein nez. Moins abstrait que le précédent, celui-ci est déjà plus en prise direct avec les épisodes eux-mêmes, on y croise des endroits que l'on retrouvera souvent (la boucherie Satriale,etc), mais surement plus introductif. On passe de l'extérieur à l'intérieur, en compagnie du "héros" qui lui-même rentre chez lui. A noter que l'on peut voir une image des tours du World Trade Center dans le rétroviseur, au moment où l'on quitte le tunnel. Après les attentats, et au début de la 4e saison, ce plan est effacé...
Titre : Rome
Réalisateur : John Milius, William J. MacDonald et Bruno Heller
musique : Jeff Beal
année : 2005
Assez beau générique également, qui mélange avec bonheur prises de vue réelles et dessins en 2-D. Là encore, usage métaphorique du générique, qui montre une Rome incroyablement reconstituée (les décors sont absolument dingues, et vont de pair avec une précision historique assez époustouflante, dans la série elle-même), et notamment l'usage de tags, que la culture urbaine a reprise à son compte quelques 2000 ans plus tard, qui se mêlent assez harmonieusement avec les prises de vue réelles, donc. J'aime beaucoup la série elle-même, et je dois dire qu'on retrouve assez bien l'ambiance générale dans le générique. On peut noter qu'aucun des deux héros principaux n'y apparaît, mais que c'est bien la ville qui est au centre, assez loin des représentations communes que l'on en a : assez crade, pleine de monde, murs tagués, etc...
Titre : Dexter
Réalisateur : Digital Kitchen (générique)
musique : Rolfe Kent
année : 2006
Impossible de préciser si l'info est la bonne ou non, du coup j'ai mis le nom du réa de la série elle-même, mais je suis presque sûr que les designers de ce générique sont Digital Kitchen (générique), qui sont également à l'origine du plus sublime des génériques que j'ai jamais vu, qui est celui de Six feet under. Ici, comme la série elle-même, la photo est absolument superbe, juste assez saturée pour faire ressortir les rouges, mais pas trop pour ne pas sacrifier à la mode du grand écart dans la balance des couleurs. J'aime beaucoup celui-là, il est composé au millimètre : l'orange sanguine découpée à la manière d'un corps, découpage chirurgical de la viande, oeuf découpé à son tour dans une lame ensanglantée, fil dentaire et lacets évoquent furieusement la strangulation, et l'ombre du T-shirt le thème du double omniprésent dans la série. Pour finir en beauté, un léger sourire en coin, en forme de clin d'oeil, que l'on perçoit à peine, et qui laisse un léger frisson sur l'échine. Totalement suggestif, donc, et qui donne l'identité de la série, là encore, de manière non illustrative. Un vrai travail d'orfèvre.
Titre : Arrête-moi si tu peux
Réalisateur : Florence Deygas et Olivier Kuntzel (générique) ; S. Spielberg (film)
musique : John Williams
année : 2003
Un générique de film dans cette sélection, mais il devait avoir sa place tant on atteint ici au chef-d'œuvre. Là, tout est parfait. Le son d'abord, est une pure merveille, du grand John Williams, compositeur attitré de Spielberg (c'est à lui que l'on doit tout aussi bien la fameuse musique d'Indiana Johns, ainsi que le non moins fameux *taaan taaan tataan tuom ta taaan toum ta taan*, mais si, Star Wars, l'arrivée de Vador), d'une suavité jazzy parfaitement adéquate, légèrement mystérieuse, rien à dire, la partition parle d'elle-même. La patte visuelle du générique ensuite, inspirée des créations de Saul Bass, séparation de l'espace selon la ligne de mouvement du personnage, au fur et à mesure qu'il avance, style pop 60's légèrement modernisé, bref, un mélange idéal de technique moderne et de dessin traditionnel.
Titre : Six Feet under
Réalisateur : Digital Kitchen (générique)
musique : Thomas Newman
année : 2001
Celui-ci est en dernier, parce que c'est pour moi l'un des meilleur générique de série (j'hésite à dire, tout court) jamais réalisé (de ceux que j'ai pu voir, bien évidemment). Je me brise une paupière à chaque visionnage, la musique colle parfaitement à l'ambiance visuelle, qui laisse au fond de l'œil je ne sais quelle saveur mi-fantastique, mi-féérique, mi-inquiétante (oui, je sais, ça fait un et demi). Là encore ce n'est nullement illustratif, mais relève d'une ambiance, qui donne la tonalité ou l'Umwelt de la série (Florian, si tu nous regardes, celle là était pour toi). Pour tout dire, juste pour écrire ce billet, j'ai du la regarder 10 fois, au bas mot. Et la fin! Mais que dire de la fin du générique, avec son fameux fondu au blanc (comme tous les fondus de la série), où se dessine le seul élément purement graphique, ce carré blanc qui vient figurer les racines de l'arbre, dont le pied est le lieu exemplaire d'une inhumation. Le tout parvient à rester mystérieux, sans jamais sombrer dans le glauque. C'est d'un bon goût et d'une élégance que j'ai du mal à mettre en mot...
Ici, on peut trouver un espèce de décorticage dudit générique, ça vaut le coup d'oeil...
Edit : Dingue, en faisant des recherches après avoir écrit ce billet, voilà que je suis tombé sur cet article, nommé également l'art du générique. Et le hasard est doublement étonnant, dans la mesure où il parle également de Dexter, et de Catch me if you can... Comme quoi...
J'ai trouvé, sur ce même site, un lien vers un autre qui ma foi a l'air plutôt excellent, et qui présente un grand nombre de réalisateurs de générique...
On pourra également trouver sur ce site, Art of the Title, très complet dédié aux génériques, toutes les infos dont on a besoin, et visionner tous les génériques en question. De plus le design lui-même du site est plutôt vraiment réussi..
Forget the movie, watch the title, est là aussi un site bien complet sur le sujet, à ceci près qu'il me semble qu'il n'est dédié qu'aux génériques de longs-métrages...







Commentaires
Il faudrait préciser aussi que le générique coute moins cher a la sécurité sociale...
Désolé...
Merci pour ton billet, ca fait plaisir de te lire!
tres sympa l'article, je ne sais pas ce que tu en pense mais la goutte de sang dans l'évier de dexter m'as toujours fait penser a la scene de psycho, je ne sais pas si cela a était fait consciemment ou non (au passage cette fameuse scene de douche à était storyboarder par saul bass cité plus haut et non pas par hitch), de plus il y a un oublie regrettable dans ce billet c est le generique d autopsie d'un meurtre de preminger (également réaliser par saul bass si mes souvenirs sont exacts).
pour en revenir à dexter et psycho il pourrait etre interressant de voir à quel point dexter est l oppose de norman bates (influence de la mère, dédoublement de la personnalité, etc etc).
@ Flo : mais avec plaisir mon poulet!
@Ju : oui, je n'avais jamais fait le lien, mais il y a de bonnes chances pour que ce soit une citation, la ressemblance est quand même frappante; Merci pour l'indication. Pour Preminger, et d'autres génériques que j'aurais pu mettre, c'est vrai que je n'ai mis que ceux qui me venaient directement à l'esprit, sans trop y réfléchir. Enfin, j'ai réfléchi dans un second temps, et j'en ai automatiquement eu plusieurs qui me sont venus à l'esprit, des James Bond notamment, mais je ne voulais pas non plus en mettre de trop. Ceci dit, ça pourrait être intéressant de faire une petite recension des génériques remarquables par leurs qualités, et de mettre à jour le billet. Allez, disons que si toi ou un autre lecteur m'en apporte encore un ou deux qui vaille le coup (et je suis sûr que tu a ça sous le coude), je me fendrais d'une mise à jour...
juste pour rigoler tu devrais jeter un oeil au generique de l'aventure c'est l'aventure: une tentative horrible de psychedelisme par lelouch
Personnellement, pour moi l'un des plus grands génériques de tout les temps est sans doute celui de GTO ( Great Teacher Onizuka ) Il est vrai que le sens du générique est assez dur à saisir s'il on ne connaît pas la série, mais pour les fans comme moi, c'est certainement un chef-d'œuvre, voici :
http://www.youtube.com/watch?v=iCZ2DR80Xb0
Je ne suis ni grand fan, ni grand connaisseur de manga (ceci explique peut-être cela), et c'est vrai que le générique ne me parle pas outre mesure, mais les dessins en noir et blanc sont assez sympas. Il faudrait surement que je connaisse un peu mieux cette série pour l'apprécier à sa juste valeur!