D’abord qu’est-ce qu’une théorie du complot ? Pour commencer par faire exactement ce qu’il ne faut pas faire, et donner un exemple comme substitut d’une définition, il suffit pour en comprendre la nature de faire un geste simple : ouvrir sa boîte mail. Je ne compte plus le nombre de mails ahurissants que je reçois qui relèvent de thématiques complotistes. Sur la grippe H1N1 et la campagne de vaccination qui doit conduire à un génocide mondial, orchestré par les industries pharmaceutiques, sur la question d’un complot alimentaire, j'en passe et des meilleures (si vous n'avez jamais reçu ce genre de chose, bienheureux que vous êtes! gougeulisez donc moi les thématiques précédentes).

Bref, pour donner une définition cette fois-ci : peut-être appelée théorie du complot ce discours qui tend à expliquer un évènement ou un ensemble d'évènements liés comme ayant été sciemment organisés par un groupe d'individus (le plus souvent désignés comme puissants ou dominants), et prétendant apporter une version alternative de l'histoire, en apportant d'autres facteurs explicatifs que la version rapportée par la communauté scientifique, journalistique ou historique, jugée partisanne ou motivée par des intérêts secrets[1].

Je ne rentrerai pas en profondeur dans les causes dernières qui font qu'un tel discours peut prendre très facilement, et se répandre à vitesse grand V. D'autres l'on fait[2]. Par contre il me semble que l'on peut déjà repérer quelques éléments intéressants, notamment un puissant facteur romanesque, qui excite l'imagination, et donne l'impression valorisante d'être dans le secret des arcanes, de connaître le dessous des cartes, et d'être quelqu'un à qui on ne la fait pas[3]. Bref, on rentre facilement dans un monde phantasmé de complots et de machinations individuelles, par la porte grande ouverte de l'imagination, qui annihile toute possibilité argumentative avec elle.



"L'effet d'aubaine"

Or, on pourrait facilement se croire à l'abris, formés à l'esprit critique tels que nous avons l'impression de l'être, de se laisser berner par un tel mécanisme. On a toujours tendance à penser que parce que nous possédons un esprit critique -tout le monde pense en avoir un-, nous sommes toujours prémunis de nous laisser abuser par des discours manipulateurs. Tout le monde à l'impression de penser par lui-même.

Or, il me semble que c'est précisément en pivotant autour ce point que les manipulations les plus efficaces ont lieu. Car c'est toujours justement sur le fond de l'esprit critique, d'un impératif de lucidité, d'une exigence de vérité alternative, que se structurent les théories du complot. Le paramètre psychologique sur lequel joue toute thèse conspirationniste, c'est ce que j'appelle l'effet d'aubaine[4]. J'entends par là ce que l'on peut ressentir lorsqu'on a l'impression de détenir une forme de vérité que nous seuls, ou le groupe seul auquel on appartient, pensons détenir, vérité qui se définit par opposition à une version que l'on estime comme "dominante", dans tous les sens du terme[5]. Alors évidemment, cet effet d'aubaine est ressenti par tout un chacun, dans un grand nombre de situation de notre vie, je ne cherche donc pas à le disqualifier en tant que tel. Ce que je dis ici, c'est seulement que c'est ce paramètre psychologique qui permet d'expliquer une espèce d'anesthésie de la raison qui peut arriver dans certaines situations particulières, et notamment dans un cadre conspirationniste. Dans ce cadre, cet effet d'aubaine me semble acquérir une place centrale. Tout se passe comme si le conspirationniste pensait : "on nous cache la vérité, mon groupe et moi l'avons découvert, parce que nous avons un esprit critique fort développé, et tout ceux qui tenteront de nous soutenir le contraire seront en fait, malgré eux, joués par la version officielle. C'est eux qui se font manipuler, et c'est nous qui ne sommes pas dupes"[6].
Ce que je veux dire ici, c'est que la transformation de la vérité (bien souvent inconsciente, comme dans le cas de légendes urbaines), joue justement sur le paramètre même qui est censé permettre de s'en prémunir. C'est toujours au nom de l'esprit critique que l'on perçoit une conspiration. C'est toujours celui qui croit à la version officielle qui est un mouton naïf, et toujours nous qui connaissons le dessous des cartes qui sommes détenteurs de la vérité.

A ce point, je sais que je n'aurais en aucun cas réussi à convaincre celui qui est certain d'être manipulé par la vérité officielle, qui pense avec une conviction inébranlable que, par exemple, l'homme n'est jamais allé sur la lune, ou bien que le vaccin contre le H1N1 va nous conduire à un génocide orchestré par les laboratoires pharmaceutiques, ou bien encore que ce sont les juifs qui détiennent en secret le pouvoir banquier mondial. Je juxtapose ces différentes certitudes, au risque de me prendre un point Godwin en travers du visage, parce que selon moi elles relèvent exactement de la même structure de pensée. Ce sont les mêmes types d'arguments qui sont utilisés pour affirmer le complot pharmaceutique, pour affirmer que la vidéo de Neil Armstrong sur la Lune a été réalisée en studio, ou bien encore pour soutenir qu'il existe un complot juif mondial. Ce sont structurellement les mêmes types d'arguments qui sont utilisés. Et quand je dis structurellement, j'insiste sur le fait que si dans le fond ces affirmations reposent sur des idéologies différentes, à propos de sujets distincts, la forme ou la structure de l'argumentation est la même. [7]
Bref, la question qui se pose est de savoir comment démontrer à celui qui pense qu'il y a un complot global sur tel ou tel sujet, qu'il ait une vision qui tire vers la droite ou vers la gauche, pour le dire vite, qu'il cède aux sirènes de l'imagination, et s'éloigne tout autant de la réalité?



La logique de la Paranoïa.

J'affirme qu'on ne peut pas convaincre cette personne, tout simplement. Et voici pourquoi : sa logique est une logique de la paranoïa. Aussi, le mieux que l'on puisse faire me semble être, de l'extérieur, de démonter les mécanismes argumentatifs qui la grèvent, sans jamais pouvoir convaincre totalement cet interlocuteur fictif (fictif, parce que je prend un exemple de "complotiste" extrême, qui me permet de modéliser le comportement de tout complotiste). En effet, comment fonctionne la paranoïa? je prend le terme en son sens générique plutôt qu'en son sens précisément clinique, et je veux signifier par lui un comportement qui consiste en une forme de méfiance généralisée envers tout argument qui ne cadre pas avec le système de conviction préétabli, qui postule d'emblée une forme plus ou moins explicite, et plus ou moins aiguë, de persécution. En ce sens là, le paranoïaque n'est pas accessible à l'argumentation rationnelle, qui se trouve toujours elle-même réintégrée dans la cadre de la méfiance généralisée.
Cela relève d'un mode de pensée hyper-critique : toute argumentation qui vise à remettre en cause la théorie du complot va se voir caractérisée comme une alliée du complot lui-même, même si cette alliance se fait de manière inconsciente. Le contradicteur sera alors supposé être manipulé à son insu, naïf, voire accusé de faire partie prenante du complot. En ce sens, plus on va argumenter contre la théorie du complot, plus on va donner du grain à moudre à la logique paranoïaque qui trouvera autant de matière à se voir confirmées ses certitudes suspicieuses.
Dire à un paranoïaque qu'il est paranoïaque ne peut que le confirmer dans sa paranoïa. C'est là la première caractéristique du conspirationniste : tout lire au travers du prisme de la certitude du complot.
De même, la paranoïa a souvent pour caractéristique de se baser sur des éléments ou des détails réels, mais de les hypertrophier. Sans une accroche dans le réel, la paranoïa ne pourrait en effet pas fonctionner, il faut donc partir d'un fait pour une part fondé objectivement ou fortement vraisemblable (par exemple le fait que les laboratoires pharmaceutiques ont un intérêt financier à la vaccination contre la grippe H1N1), et construire à partir de lui des raisonnements d'apparence logique, mais dont les conclusions sont totalement fausses, victimes d'interprétations excessives (la vaccination contre cette grippe va nous conduire à un génocide mondial). Ce genre de raisonnement est appelé paralogique (pour la définition psychologique de cette dimension, voir ici). On peut voir ci-dessous un certain nombre d'exemples de raisonnement paralogiques.
D'où la seconde forme argumentative de la logique conspirationniste : le renversement de la charge de la preuve. C'est un terme utilisé en droit, mais en argumentativement, cela dénote un sophisme qui consiste à exiger que soit prouvé qu'une affirmation délirante est fausse. Par exemple, il y a un renversement de la charge de la preuve quand mon interlocuteur, qui énonce une affirmation délirante telle que "le monstre du Loch Ness existe", exige que je prouve que le monstre du Loch Ness n'existe pas. Si je n'y parviens pas, il conclura alors que le monstre du Loch Ness existe. Or, on voit évidemment bien que ce n'est pas à moi de prouver qu'il n'existe pas (chose dont de toute manière on ne pourrait conclure de l'existence de ce monstre. Ce n'est aucunement parce que je ne parviendrais pas à en démontrer la non existence qu'on pourrait en déduire logiquement son existence), mais bien à celui qui émet l'hypothèse de sa réalité d'en apporter des preuves (cf. plus bas pour de plus amples explications).
Dans le cas de la théorie du complot, il en va souvent de même : le tenant de la conspiration exige de celui qui soutient que les preuves scientifiques apportées sont valides qu'il démontre qu'il n'y a pas complot! Or évidemment, tous les arguments supplémentaires qui seront amenés passeront pour autant de manipulations supplémentaires, en vertu du cercle paranoïaque désigné plus haut.

Prenons un exemple[8] :
- soient deux interlocuteurs, l'un (interlocuteur "A") soutenant que l'homme n'a jamais marché sur la lune, que la vidéo montrant Armstrong posant son premier pas est une reconstruction en studio, que le drapeau flotte alors qu'il n'y a pas de vent sur la lune, etc... ; un autre (interlocuteur "B") qui soutient que le premier pas de l'homme sur la lune est attesté par toute une communauté scientifique, n'a jamais été remise en cause par quelque scientifique sérieux que ce soit, ni même par les russes eux-mêmes à l'époque qui, s'il y avait eu le moindre doute, ne se seraient pas privés une seule seconde de le faire au vu du contexte.
Or, "A" affirme que toutes les preuves scientifiques ont en réalité été construites de toute pièce en vu d'une manipulation idéologique.
- "B" rétorque qu'une falsification de si grande ampleur est impossible, que la communauté scientifique est pour une grande partie libre de publier ses résultats, et qu'une telle falsification aurait forcément rencontrée des oppositions.
- "A" répond (au choix) que si, les scientifiques peuvent être manipulés dans leur ensemble, ou bien encore que les preuves elles-mêmes sont tellement bien falsifiées qu'elles résistent à toute analyse objective (par exemple que toutes les vidéos, preuves, poussières ramenées de la lune, lasers disposés sur la surface, ont été effectuées par des robots, et non par des humains).
- "B" rétorque à nouveau que ces affirmations ne se basent sur rien que des soupçons non-fondés, qu'il faudrait des preuves précises pour affirmer cela, plus que de simples soupçons, pour contrebalancer les conclusions de toutes une communauté de spécialistes en la matière, et continue en disant que A lui-même n'est pas spécialiste de la chose. Et donc qu'avec tout le respect qu'il lui doit, sa parole pèse bien peu de poids argumentatif par rapport à cette même communauté scientifique.
- "A" réponds alors que "B" non plus n'est pas spécialiste en la matière, et que surtout c'est à lui de réussir à prouver qu'il n'y a pas conspiration. Que l'une et l'autre position sont autant tenables, et que puisque lui n'arrive pas à prouver qu'il n'y a pas conspiration, il y a donc de grande chance qu'il y ait conspiration!

Ici, "A" vient précisément d'effectuer une retournement de la charge de la preuve. Basé uniquement sur des soupçons non-informés scientifiquement (il faudrait pour cela que ses hypothèses soient soumises à un protocole expérimental, basées sur un ensemble de faits rentrant dans le cadre d'une théorie valide préétablie, etc...), il exige que ce soit à l'autre, celui qui défend une thèse appuyée par une communauté scientifique, et donc jusqu'à preuve rationnelle du contraire, scientifiquement fondée, de prouver que sa propre hypothèse est fausse. Or, on a vu que la logique implique que ce soit à celui là-même qui formule l'hypothèse d'en justifier le bien-fondé, et non à son contradicteur! En gros, ce n'est jamais parce qu'on n'arrive pas à prouver la non-existence d'une chose que cette chose existe nécessairement! (si si, relisez cette phrase, elle a bien un sens ^^).

La théorie du complot se justifie en quelque sorte par elle-même, elle ne possède aucun fondement scientifique. Elle relève d'une certitude vitale, psychologique (dont on peut trouver une des raisons dans l'effet d'aubaine désigne plus haut), et non d'une démarche logique, rationnelle. Dans ce cas, on assiste à une logique inflationniste qui seule permet de maintenir la structure paranoïaque qui doit à tout prix demeurer, quels que soient les arguments rationnels avancés en face. La logique de la suspicion est en ce sens tout à fait irrationnelle : elle pose d'abord la certitude de la méfiance généralisée, qu'elle érige en norme universelle (par exemple : que l'homme n'a jamais marché sur la lune, méfiance fondée sur des éléments tels que le drapeau qui flotte, les étoiles qui ne brillent pas, etc...). Tout ce qui viendra contredire cette norme, sera jugé à son aune, mais la norme elle-même ne sera jamais interrogée en tant que telle (par exemple on répondra bien que si le drapeau parait flotter, c'est que vue l'absence d'atmosphère lunaire, un élément qui est bougé ne s'arrête pas immédiatement, vu qu'il n'y a pas de frottements, que si les étoiles ne brillent pas, c'est en fonction du temps d'exposition trop court de la photo, etc...). Ainsi, plus on va amener d'éléments contredisant le doute, plus ces éléments eux-mêmes vont être remis en doute, sans que jamais le fait même de douter sur ce sujet, et la légitimité rationnelle de ce doute lui-même ne soient interrogés![9]



Forme argumentative de la théorie du complot, et forme argumentative du négationnisme.

Si je voulais tendre allègrement un bâton pour me faire battre, et mériter définitivement mon point Godwin, j'établirais un parallèle entre certaines formes d'argumentation négationnistes et certaines formes d'argumentation tendant à justifier une théorie du complot, quelle qu'elle soit. Attention, je ne dis pas que le négationnisme historique est équivalent à toute théorie du complot quelle qu'elle soit sur tout point. Il n'y a aucune commune mesure, du point de vue de l'instrumentalisation politique et idéologique des faits, entre nier l'existence des chambres à gaz et nier que la mission Apollo soit bien allée sur la lune. L'une relève d'une manipulation historique motivée par des motifs politiques et idéologiques, tandis que l'autre relève de la légende urbaine. Ce que je veux analyser, c'est la forme des arguments en eux-mêmes, leur validité logique, et rien d'autre que cela. Mieux encore, je voudrais simplement analyser un certain type d'argument, quant à sa forme uniquement, que l'on peut retrouver dans les deux cas. Ce n'est en aucune manière une façon facile de décrédibiliser ceux qui ne croient pas que l'homme ait marché sur la lune, ou autre légende de ce type, en faisant jouer la comparaison émotive entre ces deux évènements (ce en quoi, si je faisais ça, je mériterais effectivement un bon gros point Godwin!), mais juste une manière de démontrer que l'on repère facilement des procédures argumentatives fallacieuses, quand ça nous arrange et qu'elles sont bien acceptées socialement, et qu'à l'inverse on ne les repère pas lorsqu'elle sont utilisées dans un certain type de discours qui va dans le sens de nos convictions. C'est donc simplement en terme de cohérence logique que j'invoque ce parallèle, et rien de plus. Encore une fois je ne prétends absolument pas que ces deux évènements aient quoi que ce soit de plus en commun que certains points argumentatifs ou logiques bien précis. Cette précision effectuée, soulignée, appuyée et entourée en rouge, je me permets de continuer.

Tout d'abord, on peut remarquer que le renversement de la charge de la preuve, déjà cité plus haut, est l'une des formes argumentatives favorites du négationnisme. Je ne vais pas revenir dessus, mais juste copier un exemple trouvé sur le site Pratique de l’histoire et dévoiements négationnistes, sur la page qui recense les principaux arguments fallacieux du discours négationniste :

"Ils demandent qu'on leur prouve l'authenticité des preuves du génocide (par exemple qu'on exhume les millions de victimes, surtout lorsqu'elles ont été incinérées...), et demandent systématiquement qu'on leur prouve que leurs propres affirmations (jamais étayées) sont fausses. De cette façon, jamais la charge de la preuve ne leur incombe. Et si on leur apporte des preuves sur l'authenticité des preuves du génocide, ils en demandent les preuves d'authenticité, puis les preuves de ces preuves..., etc."
On voit là ce que je disais plus haut. Dans un cas comme dans l'autre, le conspirationniste exige que la charge de la preuve incombe à son interlocuteur, et jamais à lui-même. Ce qui lui permet de ne jamais avoir à prouver ses théories, mais à se cotenter de réfuter systématiquement la validité des preuves adverses. Ce n'est pas pour rien que l'argument de l'inversion de la charge de la preuve est initialement tirée d'un contexte juridique : c'est en toute logique à celui qui se plaint de prendre en charge la nécessité de la preuve, sans quoi on en finirait jamais d'avoir à prouver qu'on est innocent! Ce type d'argument fallacieux est le propre des discours négationnistes, puisque ça les prémunit tout simplement d'avoir à fournir les preuves de ce qu'ils avancent, que par ailleurs ils n'ont pas, et pour cause.

Mais le type d'argumentation fallacieuse qui me semble revenir le plus souvent, c'est l'argument du détail qui invalide le tout (je ne sais pas si cet argument a un nom, qui permette de l'identifier formellement, mais je l'appelle arbitrairement comme cela). Cela consiste à déduire, à partir d'un détail qui paraît faux, illogique, ou changeant, à invalider la totalité de l'affirmation historique dans son ensemble. Ainsi, toujours sur la même page du P.H.D.N. cité plus haut, on peut y lire :

"La tactique est la suivante: si une partie de témoignage semble invraisemblable, tout le témoignage l'est, et forcément tous les témoignages sur le génocide sont invraisemblables. Si un témoin du génocide a changé un aspect de son témoignage, forcément, tous les témoins sont des menteurs. Si un survivant des camps n'est pas mort de faim, forcément aucun déporté n'est mort de faim, etc. Évidemment, ce genre de tactique est à double-tranchant: quelqu'un peut utiliser les mensonges avérés d'autres négationnistes pour dire que eux aussi sont des menteurs..."

Or, que se passe-t-il dans le cadre de la justification d'une théorie du complot? Bien souvent le même genre de chose : Grissom, White et Chaffe (Trois astronautes ayant participés à la construction du vaisseau lunaire) ont été assassinés parce qu'ils en savaient trop sur le complot, il y a donc bien eu un complot. Les circonstances de leur mort ne sont pas bien claire, etc... Voilà un "argument" qui revient également souvent. Or, on se rend bien compte que l'on ne peut pas tirer d'un fait isolé, tel que celui-ci, ou d'un détail qui paraît invraisemblable, comme le drapeau qui n'est pas censé flotter sur la Lune, la réfutation complète du fait qu'il y a bien eu des hommes qui sont allés sur la Lune! Il n'est pas légitime, en terme de probabilités rationnelles, de mettre en balance un fait si insignifiant (qui de surcroît relève d'une interprétation délirante dans un cas : personne n'a été assassiné pour ces raisons, l'enquête l'a prouvé ; et qui dans l'autre est balayé rapidement par une explication : absence d'atmosphère sur la Lune + mouvement initial du drapeau quand il a été planté), censé contredire la globalité du fait qu'il y a bien eu des gens qui ont posé un pied sur la Lune. Fait, encore une fois, attesté par la totalité de la communauté scientifique. En gros, il faut des éléments un peu plus sérieux pour invalider une théorie ou un fait qui semble établi. Pour le dire autrement, on ne peut se servir de l'apparente invraisemblance d'un détail pour rendre caduque le tout, d'autant plus que ce qui paraît invraisemblable n'est bien souvent qu'un phénomène tout à fait explicable, mais qui va à l'encontre du sens commun, comme on en a de nombreux exemple dans la science de manière générale.

Bref, j'arrête là les comparaisons, parce qu'on pourrait continuer longtemps. Pour le redire encore une fois, j'ai établi ici ce parallèle entre la logique négationniste et la logique du complot (quel que soit la forme de celui-ci, je n'ai pris l'exemple de la mission Apollo que comme un exemple, ça fonctionne avec toutes les théories qui relèvent du conspirationnisme) que parce que le négationnisme lui-même est en son fond une théorie du complot. A ce titre, vous pouvez bien aller faire un tour sur cette page du P.H.D.N. pour vous rendre compte que quasi la totalité des arguments négationnistes listés s'appliquent parfaitement à toute théorie du complot digne de ce nom. Les théories du complot fonctionnent logiquement, argumentativement, selon un certain nombre de mécanismes similaires que les mécanismes discursifs logiques et argumentatifs du négationnisme. Dans la mesure où elles usent d'une méthodologie partiale, sans égard pour la recherche de la factualité historique, alors que les faits contestés ont été indubitablement établis. Il ne faut toutefois pas pousser le parallèle plus loin, et rester sur le terrain de la structure logique des arguments, ou du moins de certains d'entre eux. Le négationnisme en tant que tel désigne en effet non seulement ce qui à trait à la négation de crimes historiques, mais de surcroît suppose une intention malhonnête et consciente, qui ne me semble pas nécessairement présente dans le cas des théories du complot. Ici, c'est simplement la structure des arguments qui fonctionne de manière similaire, et les deux types de discours ne sont hormis cela aucunement semblables.




Précisions sur la perspective critique et sur la différence entre théorie conspirationniste et science critique.

Il me semble que l'un des éléments qui peut expliquer autant de confusion relève de la méconnaissance du fonctionnement réelle de la science. Impossible de rentrer ici dans des détails épistémologiques fastidieux, mais la science n'est pas un ensemble de certitudes établies, qui rejetterait toute critique. Au contraire, elle est de part en part construite sur une dynamique critique, mettant en jeu des hypothèses, des preuves, la validation ou le rejet de celles-ci en vertu de théories préalables et de la confrontation à l'expérience. Il me semble que le discours qui tient à la thématique complotiste ignore la démarche réelle de la science, baigné qu'il est dans un ensemble de technologies liées à l'image et à sa manipulation, où on a l'impression que tout peut-être facilement falsifié. Or, bien que le champ de la science ne soit évidemment pas exempt de l'erreur, qu'elle n'atteigne jamais à une certitude absolue[10], il y a dans une certaine mesure un certain nombre d'éléments qu'on peut tenir pour acquis. On peut calculer la trajectoire des corps célestes à la milliseconde près des siècles en avance, on peut mesurer la chute des corps avec une précison ahurissante, etc... Ce que je veux dire par là c'est que, même si la science est un work in progress perpétuel, s'il y a bien un lieu où quelque chose s'approchant de la certitude peut-être trouvé, c'est bien à son endroit. Sans la déifier pour autant, et la juger pour l'aune définitive de toute vérité, il est impossible sans être contradictoire de remettre en cause avec autant de désinvolture les constats qu'elle établit.

Or, c'est précisément ce point qui est problématique avec toute théorie du complot quelle qu'elle soit. Elle pense que la science est uniquement et totalement structurée par des intérêts (financiers, de domination, etc...), au point de pouvoir être absolument et sciemment dirigée par ceux-ci quand le besoin s'en fait sentir. C'est la une vision naïve et romanesque, que même les plus grands critiques de la domination n'ont jamais soutenue.

Prenons Bourdieu, qu'on peut difficilement taxer d'être aveugle aux questions de la domination sociale, ou de la non-neutralité de la science, puisque c'est précisément là ses objets principaux de recherche. Il a une citation que je fais suivre à chaque fois que je reçois un mail à tonalité conspirationniste (et dont il m'est impossible de me souvenir l'ouvrage dont elle est tirée, peut-être les Questions de Sociologie, mais ça demanderait vérification), à propos des mécanismes de domination. En effet, les vagues théories à consonnance complotiste trouvent un terrain privilégié, me semble-t-il, dans les milieux "de gauche" (pour faire vite), qui ont par ailleurs ma complète et entière sympathie. En effet, il y a là une espèce de doxa un peu vague, confusément marxiste, selon laquelle on est toujours pris dans des rapports de domination. Je souscrit à 200% à cette analyse, mais pas au point où elle se voit souvent poussée : c'est sur ce postulat de base que se fonde souvent l'idée selon laquelle la domination objective d'une classe sur une autre se réaliserait comme un complot conscient et concerté de cette classe, ou d'une partie de cette classe, visant à se dérouler à la défaveur de la classe dominée, ou d'une partie de celle-ci. Or, c'est sur le caractère conscient et concerté d'une telle domination que Bourdieu (et très accessoirement moi-même) disconvient. "Les mécanismes de domination, dit-il, sont toujours plus intelligents que les plus intelligents des dominants, et surtout, plus efficaces que leur tentative de concertation explicite. Et que si le dominé est dominé par le dominant, le plus souvent celui-ci est dominé par sa propre domination". Idée que partage Merleau-Ponty, qu'on peut lui aussi difficilement suspecté d'être partisan de la domination, pour qui la théorie du complot est "toujours celle des accusateurs parce qu’ils partagent avec les préfets de police l’idée naïve d’une histoire faite de machinations individuelles".
L'idée derrière cela est que cette vision de l'Histoire comme manipulée est tout à la fois grossière et romantique. Grossière parce que l'Histoire, comme toute science, est soumise à des procèdures de vérification rigoureuses, et que si la question de son objectivité absolue est impossible à déterminer définitivement, cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas, tout de même, une forme d'objectivité relative. En cela on peut affirmer qu'il y a parfois falsification ou négationnisme de l'histoire. Sans quoi le sens même de ces expressions ne serait pas intelligible. Romantique également dans la mesure où s'il ne s'agit pas de nier la dimension stratégique que revêt la science ou l'Histoire, que comme toute pratique elles sont prises dans des intérêts, motivées par des impératifs économiques et idéologiques, ceux-ci ne peuvent en aucun cas organiser de manière explicite et concerté une manipulation à grande échelle, de par la nature même de ces pratiques scientifiques. Si la censure où la distorsion historique se font, c'est de manière beaucoup plus fine ou insidieuse, et jamais à la manière dont on peut le voir dans le Da Vinci Code ou autre vision romancée. La pratique de la science ou de l'Histoire est tout à la fois bien moins sexy et beaucoup plus rigoureuse[11]

Je n'insiste pas plus sur ces sujets, car cela demanderait des développements plus approfondis qui n'ont pas leur place ici. Je voulais simplement faire remarquer que nier la possibilité des théories du complot, toujours grossièrement présentées (mais néanmoins extrêment efficaces dans certains cas), n'en revient pas à abandonner son esprit critique. Bien au contraire, c'est bien plutôt une invitation à le diriger et l'exercer de manière plus cohérente, informée et raisonnée. La preuve en est que, de manière générale, 99,9% des mails que l'on reçoit ayant une tonalité conspirationniste[12]sont des faux ou des canulards (je laisse le 0,01% de doute afin que le sceptique qui est en moi ne se révolte pas trop, mais dans le cas de ma boîte mail, c'est 100% tout rond)...




Sources

  • Pour ceux qui douteraient encore que l'homme a vraiment marché sur la Lune, voici point par point, c'est assez long, la réfutation de tous les "arguments" que l'on sort habituellement pour invalider cette thèse.
  • Une autre source reprenant le "top ten" des arguments les plus souvent cités, sur le même modèle que le précédent, par un doctorant en biologie, sur le site Spectroscience. De manière générale, on trouve sur le net une foultitude de site qui démontent point par point ces pseudo-arguments. On me répondra qu'on en trouve aussi une foultitude qui les défendent. Je répondrais à mon tour que la quasi-totalité des propos de ces derniers sont formulés par des non-spécialistes, soit des gens qui n'y connaissent à peu près rien à la question. Tandis que les premiers sont quasiment toujours formulés par des spécialistes de la question. On en tirera les conclusions que l'on voudra...
  • Un article sur Agoravox traitant du sujet de la remise en cause de la marche sur la Lune, où l'auteur se fait plutôt malmener dans les commentaires, faute de précisions linguistiques dans son article, alors qu'il a globalement tout à fait raison.
  • Un article sur l'observatoire du conspirationnisme à propos des théories du complot en ce qui concerne les extra-terrestres, qui renvoie vers plusieurs articles, dont ceux de Pierre Lagrange sur le sujet, sociologue spécialisé dans les théories du complot.
  • Enfin, l'article de Wikipédia consacré aux théories conspirationnistes jugeant que personne n'est jamais allé sur la lune. Je précise 1.Que cet article est dénommé "Rumeurs sur le programme Apollo", et reconnait donc que ce ne sont là que des rumeurs, et en aucun cas des faits établis, et ravale donc cette théorie au même rang que la bête du Gevaudan ou le monstre du Loch Ness. 2. L'article lui-même possède le bandeau "Cet article ou cette section est sujet à caution", car il ne respecte pas un certain nombre de recommandations de la charte de validité de Wikipédia, ce qui prouve (si besoin était, mais je sais que besoin en est!) que la place même d'un tel article dans une encyclopédie, ne va pas de soi. Par opposition, la page qui traite du programme Apollo lui-même est parfaitement renseignée, sans aucun bandeau qui la rende sujette à caution, ni quoi que ce soit de cet ordre. Mais il va bien se trouver quelques personnes pour penser que c'est là encore la conséquence d'une sombre machination ^^...
  • Le lien vers le site d'Acrimed (Observatoire des Médias - Action Critique Médias), et en particulier vers un article défendant la pensée de Chomsky, souvent accusée (et bien à tort), de conspirationniste. Cela donne une vue plutôt intéressante de l'instrumentalisation que l'on peut faire de certains arguments que je développe ici. Il va de soi que je ne souscrit aucunement à l'idée que toute pensée critique est automatiquement conspirationniste. Bien au contraire, identifier les formes vulgaires de conspiration permet de formuler une critique sociale qui soit, autant que faire se peut objective, et qui touche à son but.
  • Pour justifier la différence entre pensée critique et thématiques conspirationnistes, je renvoie également à l'excellente série d'émissions réalisées par Daniel Mermet sur Chomsky, qui permet de bien mettre au clair cette nette distinction.
  • Hoaxbuster, le site de référence sur les hoax, canulards, et légendes urbaines. Dès que vous recevez un mail envoyé en chaîne, aller voir ce qu'il en est sur hoaxbuster permet souvent de se faire une idée précise de la validité ou de la fausseté de son contenu.







Notes

[1] voir ici la définition donnée par Wikipédia.

[2] Popper K., La Société Ouverte et ses Ennemis, chap. 14.

[3] Sur la logique de ses mécanismes psychologiques, je renvoie à mon billet sur les cercles de dons, ou la question de "l'effet d'aubaine" est un paramètre important, qui permet d'expliquer que les gens marchent dans une combine qui, analysée froidement, ne tient pas la route 5 minutes.

[4] j'emprunte le terme au vocabulaire économique, mais en en modifiant le sens initial.

[5] Dominante au sens de majoritaire, et dominante au sens marxiste de ce qui représente une forme de domination, soit une position de force objective, les deux sens étant évidemment liés.

[6] On peut constater d'ailleurs que bon nombre d'avatars du marxisme, du féminisme, etc... fonctionnent pour une part sur un tel effet d'aubaine.

[7] Il y a ainsi un fait bizarre selon lequel ce sont souvent les premiers à critiquer TF1 et la vision manichéenne d'une émission telle que le droit de savoir ou équivalent, où à dénoncer l'antisémitisme latent qu'il y a derrière la thèse d'un complot judéo-chrétien (et donc à être tout à fait lucide sur la dimension absurde qu'une telle vision conspirationniste implique - pour faire vite, les tenants d'une vision de gauche) qui tombent dans le panneau de la conspiration dès qu'elle vient confirmer un tant soit peu leur idéologie. Par exemple dès qu'il est question d'identifier un complot concerté de la frange dominante de la société censé être en la défaveur de la frange dominée. Il y a là une question de cohérence qui est vraiment surprenante.

[8] Toute similarité avec des faits s'étant réellement produit étant purement fortuite ^^.

[9] C'est là toute la différence que fait Freud, dans L'avenir d'une illusion, entre "illusion" et "erreur" : l'erreur est cette contradiction logique qui, si elle est levée, amenée à la conscience de celui qui se trompe, disparaît dans ce mouvement même. Si je pense que 2 + 3 = 8, et qu'un mathématicien me démontre que 2 + 3 = 5, dans la mesure où j'ai toutes mes facultés logiques, une fois cette démonstration effectuée, j'arrêterai de croire que 2 + 3 =8. Par contre dans le cas d'une illusion, son caractère illusoire a beau m'être connu, cela ne fait pas pour autant disparaître l'illusion. Si je suis dans le désert et que j'ai un mirage qui me présente une oasis, j'aurais beau savoir que c'est là une illusion, je verrais toujours l'oasis. Pourquoi? Précisément parce que l'erreur relève de la simple logique, et ne fait pas entrer en jeu les affects. L'illusion, au contraire, relève d'un affect ou d'un désir dans lequel elle prend sa source. Il ne suffit donc pas de montrer qu'elle est fausse (erreur logique), pour la supprimer, puisqu'elle est liée à une composante irrationnelle. Cette distinction s'applique parfaitement à notre cas conspirationniste, raison pour laquelle le conspirationniste ne peut que très difficilement être décillé. Sa certitude n'est pas une certitude rationnelle, mais une certitude affective, qui n'est pas basée sur des faits prouvés, sur une confrontation à la preuve expérimentale (voire sur la simple connaissance de ce qu'est une preuve expérimentale), mais sur un désir qui ne dit pas son nom. C'est précisément la fonction de l'effet d'aubaine que de rendre compte de cette composante irrationnelle. Il y aurait certainement d'autre facteurs à invoquer, mais celui-ci me semble être suffisamment éclairant pour faire comprendre l'idée : c'est avant tout parce que j'ai l'impression de participer à la découverte d'une vérité cachée, apparemment pour des raisons que j'estime politiques, idéologiques, manipulatrices, etc... qu'il m'est difficile de remettre en cause mon doute. Sans cela, j'aurais l'impression d'être a nouveau manipulé ou de faire partie de la masse. Sans trop verser dans la psychologie de supermarché, il y a là une composante égocentrique qui me semble importante : on ne cherche pas tant à établir la vérité, que d'imposer à toute force notre point de vue, aussi et surtout quand les preuves expérimentales vont à l'encontre de celui-ci. D'ailleurs, je suis prêt à parier que s'il y a des gens qui répondent à ce billet (oui, c'est un doux rêve), il va bien s'en trouver quelques uns pour valider cette anticipation, en m'apportant des "preuves" de seconde main selon lesquelles personne n'a jamais marché sur la lune, ou bien qu'il y a bien un complot sur tel ou tel sujet, confirmant performativement ce que je dis ici...

[10] Pascal, grand scientifique et co-inventeur du calcul sur l'infini, disait déjà dans son Opuscule sur la Géométrie, que "ce n'est pas parce qu'il n'y a pas d'ordre absolu qu'il n'y a pas d'ordre du tout".

[11] Encore une petite note pour rappeler, à côté de Bourdieu et de Merleau-Ponty, dont on ne peut pas vraiment dire que ce furent des partisans de la domination -le premier a passé environ la totalité de ses écrits à en débusquer les formes, tandis que la pensée du second est clairement inspirée du marxisme-, un autre auteur : Noam Chomsky. Son oeuvre fait partie des critiques les plus virulentes adressées à l'endroit du système capitaliste (je mets en italique parce que le terme même demanderait à être analysé), et de ses mécanismes de coercition, notamment via une sévère critique du système médiatique. Pour autant, il est le premier à reconnaître l'irrationalité profonde de toute théorie du complot : "Pour expliquer le fonctionnement des médias de masse, nous ne recourons à aucun moment à l’hypothèse d’une conspiration". Noam Chomsky et Edward S. Herman, Manufacturing Consent. The Political Economy of the Mass Media, Pantheon Books, New York, (1998) 2002, p.9. Bien différencier entre théorie du complot grossière et analyse critique scientifique, ou sociologique, etc. légitime me semble essentiel, d'où la dernière partie de ce billet. En ce sens que ne pas sombrer dans le conspirationnisme n'en revient pas à rendre caduque toute critique sociale, ni toute pensée contestataire impossible, Bien au contraire. A l'inverse, cela permet d'avoir une pensée crédible et rationnellement structurée, qui ne repose pas sur des présupposés vulgaires (au sens de communs, banals, irréfléchis), mais sur une conception plus lucide de la marche du savoir. Pour plus d'informations sur Chomsky notamment, voir le lien suivant, qui présente son ouvrage ''Manufacturing Consent'', sur le site Acrimed, et le défend, justement, des accusations illégitimes le qualifiant comme un ouvrage conspirationniste. Il va de soi que l'accusation de conspirationnisme est souvent utilisée un peu trop commodément pour automatiquement disqualifier toute pensée contestataire. J'espère avoir réussi à montrer que ce n'est pas du tout mon propos ici, et que ce que je critique dans mon article, ce sont les formes de conspirationnisme vulgaire, qui ne sont même pas discutées par la communauté scientifique, en tant que tout simplement ne relèvent pas de la science, mais de l'opinion, au sens le plus dévalorisant du terme. A l'inverse, des penseurs critiques tels que Bourdieu ou Chomsky, s'ils peuvent trouver des résistances scientifiques face à eux, sont considérés comme des adversaires légitimes, leurs thèses sont discutées, critiquées, violemment parfois, mais que très rarement rabaissées au niveau de l'opinion. Justement, parce que, eux, jouent le jeu de la science.

[12] Je me suis concentré ici sur l'exemple de la mission Apollo sur la Lune, mais ça vaut pour toute thèse à portée conspirationniste. On peut tout aussi bien, comme je le disais au début, appliquer exactement la même analyse à la question de la grippe H1N1 et de sa vaccination censée être mortelle -ce qui ne veut pas dire à l'inverse que la campagne de vaccination risque fort d'être orientée par les entreprises pharmaceutiques, qui en tirent certainement un profit énorme, mais il y a une différence entre dire cela, et affirmer, comme je l'ai souvent reçu par mail, que tout cela va aboutir à un génocide. Partir dans des extrêmités absurdes comme celle là non seulement est ridicule, mais de surcroît décrédibilise par suite toute tentative sensée de critiquer ce genre d'évènements.Bref, ça fonctionne aussi bien avec la grippe et les soupçons de génocides qu'avec n'importe quel autre cas qui rentre dans le même cadre, que l'on reçoit très régulièrement (voire que l'on fait suivre parfois!) dans nos boites mails...