Pour éclaircir un peu les idées, on peut tout d'abord interroger ce qui fait notre rapport ordinaire au monde. Comment est-ce que je me rapporte à la réalité?

L’histoire des idées, en grande pourvoyeuse de concepts, a inventé moult vocables pour désigner notre rapport à la réalité. Parmi eux, on peut retenir l’expression barbare de réalisme ontologique. Pourquoi la retenir ? Tout simplement parce qu’il me semble que cela désigne généralement notre rapport ordinaire au monde. On peut estimer que nous sommes tous, à un niveau ou un autre, des réalistes ontologiques. Alors de quoi s’agit-il ?

Il peut prendre plusieurs formes, mais on peut dire que le réalisme ontologique est cette doctrine générale selon laquelle le réel existe ou subsiste indépendamment de la connaissance qu'on peut en avoir[1]. Communément, on a tous tendance à penser que cette table, telle personne, la loi de la gravité, ou bien encore le théorème de Pythagore sont vrais, existent réellement, qu'il y ait quelqu'un pour les penser ou non. En ce sens-là le réel préexisterait à toute connaissance que l'on pourrait en avoir. Et il nous suffirait, comme un explorateur, de partir à la recherche de la vérité que l'on découvrirait comme Christophe Colomb l'Amérique, pour peu que l'on dispose de bonnes méthodes. On aurait alors d'un côté le réel, de l'autre le sujet qui le pense ou le connait dans un second temps. « Réalisme » : au sens où l’on aurait la capacité d’accéder au réel. « Ontologique » : au sens où ce réel serait véritablement ce qui est, en tant que tel. Systématisée d’un point de vue scientifique, cette conception pose comme principe que par la science, on peut accéder à une connaissance exacte et exhaustive des réalités ultimes.

Rien de plus logique en apparence… Le problème, c’est que si on veut vraiment être logique, cette position est finalement plutôt difficile à tenir. En effet, comment juger de la validité de notre connaissance dans un tel système ? Comment savoir si l’énoncé que j’exprime à propos du monde correspond bien à l’état réel du monde ?

La vérité, dans son sens traditionnel, désigne la conformité entre notre discours et la chose[2]. Si on pousse la réflexion un peu plus loin, il faut donc en réalité deux éléments. D’une part, donc, qu’il y ait une correspondance entre mon énoncé et le réel ; et d’autre part, que cette correspondance puisse être validée objectivement. En gros, si on voulait formaliser tout ça sous une forme géométrique, en faire le plan sur un tableau : si on dessine un cercle représentant la réalité d’un côté, et un autre représentant le discours qu’on tient sur elle de l’autre, pour savoir que l’un et l’autre se correspondent parfaitement (ce en quoi consiste la vérité dans la conception classique de St Thomas -si vous avez bien lu la note précédente), alors il faut que celui qui juge de cette correspondance ne soit pas inclut dans le premier cercle ni dans le second, mais qu’on soit situé en dehors du plan où sont tracés nos cercles. Sans quoi on se trouve dans ce que nos chers amis latin appelaient un « circulus vitiosus », cercle vicieux ou pétition de principe, où on se donne dès l’abord ce qu’il s’agit de démontrer. Si on passe de l’argument à son application, il en va de même pour mon rapport au réel. Je n'ai jamais accès au réel que par mes (nos) structures subjectives. Je n'ai pas de "point de vue du dehors" à partir duquel juger de la correspondance entre mes énoncés et le réel. C'est toujours moi, ou plutôt nous, qui jugeons de la correspondance entre les deux. En ce sens, nous sommes à la fois juge et partie dans le procès visant à déterminer si nos énoncés portant sur le monde leur correspondent bien! Comment savoir, par exemple, si comme dans un film de science-fiction, nous ne sommes pas communément victimes d'une illusion collective? Comment savoir que le monde que je considère comme allant de soi n'est pas en réalité construit en quelque manière par notre regard? Même si cela nous semble peu probable, est-ce que cette improbabilité même ne peut pas être le signe de notre aveuglement sur la question : si nous construisions réellement le monde par notre regard, n'est-ce pas précisément ce qui arriverait? On aurait l'impression subjective partagée par tous qu'il va de soi, alors même qu'il serait constitué par notre rapport à lui. La science-fiction a su faire bon profit de ce genre d'hypothèse, et avant elle de nombreux penseurs, et ce n'est pas sans raison.

Pour absurde que peut paraître cette position, elle est pourtant tout à fait logique : dans l’absolu, je ne peux jamais être définitivement assuré que j’ai accès au réel « en tant que tel ». Une telle supposition repose toujours sur une pétition de principe, comme je le disais plus haut, puisque je ne juge toujours de mon rapport au réel que dans le cadre de ce même rapport. Et je ne peux jamais en sortir pour juger objectivement de la correspondance entre le réel tel qu’il est censé être et ce que j’en dis. Bref, pour reprendre ma métaphore géométrique du cercle de tout à l’heure, je suis pris dans le cercle, et je ne suis jamais en dehors du plan pour pouvoir juger si ce cercle de mon discours recoupe adéquatement celui de la réalité. Ni même si quelque chose comme un cercle de la réalité existe d'ailleurs... !

Alors à partir de là que fait-on, est-ce qu'on renonce à la vérité? La suite au prochain épisode...

Notes

[1] pour le dire vite, car cette conception engage la passionante thématique de la querelle des universaux, qui a culminé au Moyen-Age dans les controverses engageant Duns Scott (dit le Doctor subtilis, "Docteur subtil", en ces temps là on avait le sens des dénominations!), ou bien encore Guillaume_d'Ockham (appelé quant à lui l'Invincible Initiateur en ces temps définitivement délicieux). Elle culmine à cette époque, mais elle traverse tout aussi bien toute l'histoire des idées, de Platon à Wittgenstein. Le beau livre d'Alain de Libéra La querelle des universaux traite ces questions de manière très pointue pour qui serait passioné par ces surnom digne de superhéros de comics.

[2] C'est là la définition classique de la vérité comme adequatio rei et intellectus, adéquation entre la chose et l'intellect, que l'on trouve déjà chez Aristote, mais qui est formulée également par St Thomas, en Somme Théologique II. Cette manière de concevoir la vérité n'est évidemment pas la seule, puisque justement on voit dans la suite qu'elle repose sur un cercle logique. Mais on va se concentrer sur cette forme paradigmatique, qui modélise bien la manière habituelle dont on se rapporte à la vérité il me semble, précisément pour en montrer les faiblesses,