Pierre Pinoncelli. Le penchieur.

 

        En 1917, Marcel Duchamp signe de son patronyme une simple pissotière, sous la plume de R. Mutt, et élève ainsi l'objet courant, par simple décret, au rang d'oeuvre d'art, selon le principe du ready-made. L'original est égaré, mais subsistent huit de ses copies -que les spécialistes nomment « multiples »-, réalisées en 1964, dont l'une réside au centre Pompidou. En 2006, L'artiste et performer de 77 ans, Pierre Pinoncelli, pénètre dans le musée, et ébrèche l'oeuvre de plusieurs coups de marteau. Pour cet acte qu'il juge de vandalisme, le centre Pompidou lui réclame 200 000 euros de dommages et intérêts. Par delà son caractère anecdotique, on peut se poser la question de savoir si, littéralement, Pierre Pinoncelli avait le droit de commettre un tel acte. Du point de vue de la stricte légalité, l'artiste a en effet ébréché une oeuvre évaluée à environ 3 millions d'euros. Du point de vue de la légitimité, c'est-à-dire la légalité interne au geste artistique, il renoue avec l'acte dada initial inauguré par Duchamp, comme ce geste jubilatoire consistant à ériger n'importe quel objet au statut sacré d'oeuvre d'art, et par voie de conséquence à reléguer implicitement n'importe quelle oeuvre d'art au rang de simple objet. De ce point de vue, Pinoncelli avait le droit de perpétrer le geste iconoclaste et mutiler la pissotière, au nom de la pissotière elle-même!
        On a souvent tendance à considérer l'activité artistique comme une mise en demeure de la règle, pratique subversive. Néanmoins, l'exemple de la pissotière ébréchée indique que si l'on peut considérer que Pierre Pinoncelli avait le droit de perpétuer son geste, ou tout au moins la légitimité, c'est qu'une certain nombre de règles ou normes, internes et plus ou moins explicites, viennent la codifier... C'est cette question que je me propose d'esquisser ici, en reprenant une leçon rédigée pour la préparation à l'agrégation. Elle tombe du coup sous le double désavantage d'être d'une part, pour cette raison, un peu -trop- formelle, et d'autre part de ne pas avoir été menée à son terme, par manque de temps. Je comptais faire une dernière partie passant de la question de la règle à celle de la norme, en m'appuyant sur différents écrits de Bourdieu, de manière à souligner notamment comment la pratique artistique s'enracine dans un certain nombre de normes, dont la fonction même passe souvent inaperçue, sans avoir eu la possibilité de le faire... C'est cette esquisse de réflexion, inachevée, que l'on pourra lire ici...



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